Poème Rilke

Ce soir quelque chose dans l’air a passé
qui fait pencher la tête;
on voudrait prier pour les prisonniers
dont la vie s’arrête.
Et l’on pense à la vie arrêtée…

A la vie qui ne bouge plus vers la mort
et d’où l’avenir est absent;
où il faut être inutilement fort
et triste, inutilement.

Où tous les jours piétinent sur place,
où toutes nuits tombent dans l’abîme,
et où la conscience de l’enfance intime
à ce point s’efface,

qu’on a le coeur trop vieux pour penser un enfant.
Ce n’est pas tant que la vie soit hostile;
mais on lui ment,
enfermé dans le bloc d’un sort immobile.

Vergers

(I)

Peut-être que si j’ai osé t’écrire,
langue prêtée, c’était pour employer
ce nom rustique dont l’unique empire
me tourmentait depuis toujours : Verger.

Pauvre poète qui doit élire
pour dire tout ce que ce nom comprend,
un à peu près trop vague qui chavire,
ou pire : la clôture qui défend.

Verger : ô privilège d’une lyre
de pouvoir te nommer simplement ;
nom sans pareil qui les abeilles attire,
nom qui respire et attend…

Nom clair qui cache le printemps antique,
tout aussi plein que transparent,
et qui dans ses syllabes symétriques
redouble tout et devient abondant.

(II)

Vers quel soleil gravitent
tant de désirs pesants ?
De cette ardeur que vous dites,
où est le firmament?

Pour l’un à l’autre nous plaire,
faut-il tant appuyer ?
Soyons légers et légères
à la terre remuée
par tant de forces contraires.

Regardez bien le verger :
c’est inévitable qu’il me pèse;
pourtant de ce même malaise
il fait le bonheur de l’été.

III

Jamais la terre n’est plus réelle
que dans tes branches, ô verger blond,
ni plus flottante que dans la dentelle
que font tes ombres sur le gazon.

Là se rencontre ce qui nous reste,
ce qui pèse et ce qui nourrit
avec le passage manifeste
de la tendresse infinie.

Mais à ton centre, la calme fontaine,
presque formant en son ancien rond,
de ce contraste parle à peine,
tant en elle il se confond.

IV

De leur grâce, que font-ils,
tous ces dieux hors d’usage,
qu’un passé rustique engage
à être sages et puérils?

Comme voilés par le bruit
des insectes qui butinent,
ils arrondissent les fruits;
(occupation divine).

Car aucun jamais ne s’efface,
tant soit-il abandonné;
ceux qui parfois nous menacent
sont des dieux inoccupés.

V

Ai-je des souvenirs, ai-je des espérances,
en te regardant, mon verger ?
Tu te repais autour de moi, ô troupeau d’abondance
et tu fais penser ton berger.

Laisse-moi contempler au travers de tes branches
la nuit qui va commencer.
Tu as travaillé; pour moi c’était un dimanche, –
Mon repos m’a-t-il avancé?

D’être berger, qu’y a-t-il de plus juste en somme?
Se peut-il qu’un peu de ma paix
aujourd’hui soit entrée doucement dans tes pommes?
Car tu sais bien, je m’en vais…

VI

N’était-il pas, ce verger, tout entier,
ta robe claire, autour de tes épaules?
Et n’as-tu pas senti combien console
son doux gazon qui pliait sous ton pied?

Que de fois, au lieu de promenade,
il s’imposait en devenant tout grand;
et c’était lui et l’heure qui s’évade
qui passaient par ton être hésitant.

Un livre parfois t’accompagnait…
Mais ton regard, hanté de concurrences,
au miroir de l’ombre poursuivait
un jeu changeant de lentes ressemblances.

VII

Heureux verger, tout tendu à parfaire
de tous ses fruits les innombrables plans,
et qui sait bien son instinct séculaire
plier à la jeunesse d’un instant.

Quel beau travail, quel ordre que le tien!
Qui tant insiste dans les branches torses,
mais qui enfin, enchanté de leur force,
déborde dans un calme aérien.

Tes dangers et les miens, ne sont-ils point
tout fraternels, ô verger, ô mon frère?
Un même vent, nous venant de loin,
nous force d’être tendre et austères.

Pour écrire un seul vers…


Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas ( c’était une joie faite pour un autre ), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.

Petits poèmes Rilke

Ce soir mon cœur fait chanter
des anges qui se souviennent…
Une voix, presque mienne,
par trop de silence tentée, 

Monte et se décide 
à ne plus revenir ; 
tendre et intrépide, 
à quoi va-t-elle s’unir ?

**

Paume, doux lit froissé
où des étoiles dormantes 
avaient laissé des plis 
en se levant vers le ciel.

Est-ce que ce lit était tel 
qu’elles se trouvent reposées,
claires et incandescentes, 
parmi les astres amis
en leur élan éternel ?

Ô les deux lits de mes mains,
abandonnés et froids,
légers d’un absent poids
de ces astres d’airain.

Du cycle des Nuits

Les astres de de la nuit que je découvre hors du sommeil
ne couvrent-ils que mon visage d’aujourd’hui
ou le visage tout entier de mes années,
ponts bâtis sur des piles de lumière ?

Qui veut là-bas marcher ? Pour qui suis-je abîme et ravin,
qui me franchit ainsi dans le plus vaste cercle,
me prend comme aux échecs on prend un fou,
me sautant par-dessus, et insiste sur sa victoire ?

-Rilke

Obscurité des origines

Obscurité des origines,
je t’aime plus que je n’aime la flamme
qui borne le monde.
Elle illumine
un cerce quelconque
hors duquel nul ne sait rien d’elle.

Mais toi, obscurité, tu tiens tout contre toi :
figures, flammes, bêtes, et moi-même,
tels que des proies,
hommes, puissances…

Et il se peut que quelque force immense
bouge tout près d’ici.
Je crois à la nuit

Rilke, poème traduit par Maurice Betz

Cahier de Malte

Quelquefois, je passe devant de petites boutiques : dans la rue de Seine par exemple. Ce sont des antiquaires, de petits bouquinistes ou des marchands d’eau fortes aux vitrines trop pleines. Jamais personne n’entre chez eux, ils ne font apparemment pas d’affaires. Mais si l’on y jette un coup d’oeil, on les voit assis, toujours assis, lisant et insouciants. Ils ne songent pas au lendemain, ne s’inquiètent d’aucune réussite. Ils ont chien qui est assis devant eux et frétille de bonne humeur, ou un chat qui agrandit le silence en se glissant le long des rangées de livres, comme s’il effaçait les noms du dos des reliures.

Ah ! Si cela pouvait suffire: je voudrais quelquefois m’acheter une de ces vitrines pleines de choses, et m’asseoir là derrière, avec un chien, pour vingt ans.

***

Ta musique : elle eût pu être autour de l’univers ; non pas autour de nous. On t’eût construit un orgue dans la Thébaïde ; et un ange t’aurait conduit devant l’instrument solitaire, entre les montagnes du désert où reposent des rois, des hétaïres et des anachorètes. Et, brusquement, il aurait pris son vol, de peur que tu ne pusses commencer.

   Et alors tu te serais répandu à flots, fluvial, dans le vide, restituant à l’univers ce que seul l’univers peut supporter. Au loin, les bédouins se seraient enfuis sur leurs chevaux, superstitieusement ; mais les marchands se seraient jetés par terre, aux confins de ta musique, comme si tu étais la tempête. Et seules quelques rares lions, la nuit, auraient rôdé, très loin, autourr de toi, effrayés par eux-mêmes, menacés par leur sang agité.

Seigneur, donne à chacun sa propre mort…

Seigneur,
donne à chacun sa propre mort
O Seigneur donne à chacun sa propre mort
Sa mort qui vienne de sa propre vie
Où il connut amour, sens et détresse
Car nous ne sommes que l’écorce et la feuille.
La grande mort, que chacun porte en lui,
Là est le fruit autour de qui tout gravite.
Seigneur, accorde-nous le savoir et la force
D’ouvrir et de lier nos vies en espaliers
Pour lesquels fleurira un printemps
plus précoce.
Car ce qui fait la mort étrange et difficile,
C’est qu’au lieu de la nôtre arrive l’imprévue,
L’authentique, la vraie n’ayant pas su mûrir


(…)


Ressuscite pour l’homme en son cœur
la merveille
De l’enfance éblouie et les contes secrets,
Comme aux primes années
où la pensée s’éveille.
Et donne-lui alors de veiller jusqu’à l’heure
Où il enfantera une Mort souveraine,
Comme un parc murmurant
ou comme un voyageur
Retour d’une contrée lointaine

Le livre de la pauvreté et de la mort

Fais Seigneur…

Fais, Seigneur, qu’un homme soit saint et grand
et donne-lui une nuit profonde, infinie,
où il ira plus loin qu’on ait jamais été ;
donne-lui une nuit où tout s’épanouisse,
et que cette nuit soit odorante comme des glycines,
et légère comme le souffle des vents.
et joyeuse comme Josaphat.

Fais qu’il parvienne enfin à la maturité,
qu’il soit si vaste que l’univers suffise à peine à le vêtir ;
et permets-lui d’être aussi seul qu’une étoile
pour qu’aucun regard ne vienne le surprendre
à l’heure où son visage change, bouleversé.

Fais que le temps de son enfance ressuscite dans son cœur ;
Ouvre-lui de nouveau le monde des merveilles
de ses premières années pleines de pressentiments.

Fais qu’il lui soit permis de veiller jusqu’à l’heure
où il enfantera sa propre mort,
plein d’échos comme un grand jardin
ou comme un voyageur qui revient de très loin…

Tiens-nous éveillés, une fois au moins ;
révèle ce qui gît au fond de nous.

Ne nous force plus à enfanter dans la souffrance ;
donne à notre enfantement un sens plus lourd.

Toi qui peux tout, plutôt que d’exaucer le rêve
de la femme qui croit porter Dieu dans son sein,
fais-nous connaître enfin l’homme dans sa vérité,
l’homme qui porte en lui sa propre mort,
montre-nous le chemin qui mène à lui
et délivre-nous des mains acharnées à sa perte

Le Livre de la Pauvreté et de la mort

Extraits des élégies de Duino

Septième élégie

Etre ici est splendeur. Vous l’avez su, jeunes filles, vous aussi
qui sembliez en manque, naufragées – vous, dans les plus basses
ruelles des villes, purulentes, ou livrées
au déchet. Car, à chacune, une heure, peut être pas
une heure pleine, un laps à peine mesure
en mesures de temps entre deux instants aura échu,
où avoir une vie. Tout avoir. De la vie plein les veines.
Mais nous oublions vite ce que le voisin rieur 
ne nous confirme ou ne nous envie pas. Nous voulons voir
les choses devant nous, quand le plus visible bonheur
ne se livre que si nous le transformons en nous.

Huitième élégie

Qui nous a retournés de la sorte, que nous
ayons, quoi que nous fassions, l’attitude 
de quelqu’un qui s’en va ? Et, comme sur 
la dernière hauteur qui montre encore une fois
sa vallée toute entière, il s’arrête, s’attarde -,
ainsi vivons-nous, à chaque instant prenant congé. 

Neuvième élégie

C’est ici le temps du dicible, ici sa patrie. 
Parle et professe. 

Loue à l’ange le monde, non pas l’indicible, car lui, 
tu ne peux l’éblouir d’émois sublimes ; dans l’univers
à ses sens plus sensible, tu es novice. Donc, montre-lui
le simple, tout ce qui, modelé d’âge en âge,
vit comme nôtre, à portée de la main et dans nos yeux.
Dis-lui les choses. Il s’arrêtera, étonné, comme tu t’arrêtas
devant le cordier de Rome, ou le potier au bord du Nil.
Dis lui combien heureuse peut être une chose, innocente, nôtre,
comment la plaintive douleur elle-même s’évanouit en forme pure,
sert comme une chose, ou meurt dans une chose – et de l’autre côté,
émane, radieuse, du violon. – Et ces choses, qui vivent
d’adieu, comprennent que tu les célèbres ; passagères,
Elles nous croient, nous les plus passagers, un pouvoir de sauver.
Nous voulons, nous devons, dans l’invisible coeur, les changer
entièrement – infiniment – en nous ! Qui que nous soyons à la fin.

Dixième élégie

Qu’un jour enfin, trouvée l’issue de l’étude acharnée,
je chante gloire et joie à des anges approbateurs.
Que des marteaux de mon coeur, frappés clair,
aucun ne faille sur des cordes lâches, indécises 
ou qui cassent. Que ma face fluviale
me rende plus resplendissant ; que les pleurs inapparents
fleurissent. Comme alors vous me serez chères, ô nuits,
chagrinées. Que ne vous ai-je, inconsolables soeurs,
accueillies plus agenouillé, que ne me suis-je, en vos cheveux dénoués,
mieux dénoué ! Nous les gaspilleurs de souffrances.
Qui d’avance leur demandons, dans leur triste durée,
Si d’aventure elles ne vont pas cesser. Elles sont pourtant
notre vert hivernal, notre sombre pervenche,
l’un des temps de l’année intime – non pas rien
que temps, mais lieu, séjour, camp, sol et demeure.

(…)

Dans le monde des hommes, il arrive qu’on trouve un fragment de douleur originelle, poli,

ou d’un ancien volcan, quelque scorie de colère pétrifiée

et nous qui pensons le bonheur 

comme ascendant, nous sentirions en nous

ce mouvement qui presque nous confonds

quand une chose heureuse tomhe