Montaigne et la sexualité

[Sur des vers de Virgile] Mais venons à mon thème. Qu’a fait l’action génitale aux hommes, si naturelle, si nécessaire, et si juste, pour n’en oser parler sans vergogne, et pour l’exclure des propos sérieux et réglés ? Nous prononçons hardiment, tuer, dérober, trahir : et cela nous n’oserions qu’entre les dents

[De la force de l’imagination livre I : sur l’impuissance sexuelle] Les maries, qui ont tout leur temps, ne doivent ni presser leur entreprise ni en tâter, s’ils ne sont pas prêts. Et mieux vaut faillir indécemment à étrenner la couche nuptiale, pleine de trouble et de fièvre, et attendre une, puise une autre opportunité plus intime et moins inquiète que de tomber dans une perpétuelle misère pour s’être frappé et désespéré du premier refus. On a bien raison de remarquer l’indocile liberté de ce membre, qui, s’ingérant si importunément alors que nous n’en avons que faire et défaillant si importunément alors que nous en avons le plus affaire, dispute l’autorité à notre volonté de façon si impérieuse en refusant avec tant de fierté et d’obstination nos sollicitations tant mentales que manuelles.

 Si toutesfois en ce qu’on gourmande sa rebellion, et qu’on en tire preuve de sa condemnation, il m’avoit payé pour plaider sa cause : à l’adventure mettroy-je en souspeçon noz autres membres ses compagnons, de luy estre allé dresser par belle envie, de l’importance et douceur de son usage, cette querelle apostée, et avoir par complot, armé le monde à l’encontre de luy, le chargeant malignement seul de leur faute commune. Car je vous donne à penser, s’il y a une seule des parties de nostre corps, qui ne refuse à nostre volonté souvent son operation, et qui souvent ne s’exerce contre nostre volonté. elles ont chacune des passions propres, qui les esveillent et endorment, sans nostre congé. A quant de fois tesmoignent les mouvements forcez de nostre visage, les pensées que nous tenions secrettes, et nous trahissent aux assistants ? Cette mesme cause qui anime ce membre, anime aussi sans nostre sceu, le coeur, le poulmon, et le pouls. La veue d’un object agreable, respandant imperceptiblement en nous la flamme d’une emotion fievreuse. N’y a-il que ces muscles et ces veines, qui s’elevent et se couchent, sans l’adveu non seulement de nostre volonté, mais aussi de nostre pensée ? Nous ne commandons pas à noz cheveux de se herisser, et à nostre peau de fremir de desir ou de crainte. La main se porte souvent ou nous ne l’envoyons pas. La langue se transit, et la voix se fige à son heure. Lors mesme que n’ayans de quoy frire, nous le luy deffendrions volontiers, l’appetit de manger et de boire ne laisse pas d’emouvoir les parties, qui luy sont subjettes, ny plus ny moins que cet autre appetit : et nous abandonne de mesme, hors de propos, quand bon luy semble. 

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