Je n’ai point cette erreur commune de juger d’un autre selon ce que je suis. Je crois aisément qu’il diffère de moi. Pour me sentir engagé à une forme, je n’y oblige pas le monde, comme chacun fait, et je crois et je conçois mille façons de vie contraires et au rebours du commun. Chez nous, je reçois d’autant plus facilement la différence que la ressemblance. Je décharge autant qu’on veut un autre être de mes conditions et de mes principes et je le considère simplement en lui-même, en l’étoffant sur son propre modèle.
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Et je hais nos gens qui supportent plus malaisément une robe qu’une âme de travers, et qui jugent à quel homme ils ont affaire à sa façon de faire révérence, à son maintien et à ses bottes.
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Toutes les passions qui se laissent goûter et digérer ne sont que médiocres.
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Nous voyons que l’âme dans ses passions se pipe elle-même en se dressant des sujets faux et fantastiques, même contre sa propre créance, plutôt que de rester sans agir contre quelque chose.
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Nous ne dirons jamais assez d’injures au dérèglement de notre esprit.
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En commentant la fameuse anecdote de Solon sur le bonheur, Montaigne écrit :
Je trouve vraisemblable qu’il ait regardé plus avant et voulu dire que ce même bon heur de notre vie qui dépend de la tranquillité et du contentement d’un esprit bien né et de la résolution et de l’assurance d’une âme réglée, ne se doive jamais attribuer à l’homme qu’on ne lui ait vu jouer le dernier acte de sa comédie, et sans doute le plus difficile. Dans tout le reste il peut y avoir du masque : ou ces beaux discours de la philosophie ne sont en nous que par contenance, ou les accidents, en ne nous essayant pas jusqu’au vif, nous donnent loisir de maintenir toujours notre visage rassis. Mais dans ces dernières répliques échangées entre la mort et nous, il n’y a plus moyen de feindre, il faut parler français, il faut montrer ce qu’il y a de bon et de net dans le fond du pot. Voilà pourquoi c’est à ce dernier trait qu’il faut toucher et éprouver toutes les autres actions de notre vie. C’est le maître jour, c’est le jour juge de tous les autres, c’est le jour, dit un ancien qui doit juger de toutes mes années passées. Je remets à la mort l’essai du fruit de mes études. Nous verrons là si mes discours me partent de la bouche ou du coeur.
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A propos de la mort :
Il faut être toujours botté et prêt à partir autant qu’il est en nous, et surtout veiller à n’avoir alors affaire qu’à soi.
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Il ne faut rien projeter de si longue haleine, ou du moins avec une telle ardeur qu’on se passionne d’en voir la fin. Je veux qu’on agisse et qu’on allonge les actions de la vie autant qu’on peut et que la mort me trouve plantant mes choux mais insoucieux d’elle, et plus encore de mon jardin inachevé.
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Anecdote de mort lumineuse : “l’autre répondit à son confesseur qui lui promttait qu’il souperait ce jour-là avec notre Seigneur : “Allez-y donc vous-même, car pour ma part, je jeûne.”
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Qui apprendrait aux hommes à mourir leur apprendrait à vivre.
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Tout ce que vous vivez, vous le dérobez à la vie ; c’est à ses dépens. Le continuel ouvrage de votre vie, c’est de bâtir la mort.
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Si vous avez fait profit de la vie, si vous en êtes repu, allez-vous-en satisfait :
Que ne sors-tu content du banquet de la vie ?
Si vous n’en avez su user, si elle vous était inutile, que vous importe de l’avoir perdue ? A quoi bon la vouloir encore ? La vie n’est en soi ni bien ni mal ; c’est la place du bien ou du mal, selon que vous la leur faites. Et si vous avez vécu un jour, vous avez tout vu : un jour est égal à tous les autres.
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Ceux qui conseillent aux princes une défiance si attentive, sous couleur de leur prêcher leur sûreté, leur conseillent leur ruine et leur honte. Rien de noble ne se fait sans hasard.
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Mais d’où peut venir qu’une âme riche de la connaissance de tant de choses n’en deviennent pas plus vive et plus éveillée, et qu’un esprit grossier et vulgaire puisse loger en soi, sans s’amender, les discours et les jugements des meilleurs esprits que le monde ait portés, j’en suis encore à me le demander. (…) Je dirais volontiers que, comme les plantes s’étouffent avec trop d’eau et les lampes avec trop d’huile, autant en fait l’esprit avec trop d’étude et de matière, qui, occupé et embarrassé par une grande diversité de choses, perd le moyen de se démêler et que cette charge le tient courbé et accroupi.
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Tout ainsi que les oiseaux vont quelquefois à la quête du gain et le portent au bec sans le tâter pour en faire la becquée à leurs petits, ainsi nos pédants vont pillotant la science dans les livres et ne la logent qu’au bout de leurs lèvres, pour la dégorger seulement et la mettre au vent.
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L’honneur de la vertu consiste à combattre, non à battre.
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Face au mal ambiant : “il faut, ou imiter les vicieux, ou les haïr. Les deux partis sont dangereux, et de leur ressembler parce qu’ils sont beaucoup, et d’en haïr beaucoup parce qu’ils sont différents.”
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Quand la ville de Nole fut ruinée par les Barbares, Paulin qui en était l’évêque, qui y avait tout perdu et qui était leur prisonnier, priait ainsi Dieu : “Seigneur, garde-moi de ressentir cette perte, car tu sais qu’ils n’ont encore rien touché de ce qui est à moi”.
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Il faut avoir femmes, enfants, biens, et surtout la santé si l’on peut, mais non pas s’y attacher de manière que notre bonheur en dépende. Il faut se réserver une arrière-boutique toute nôtre, toute franche, dans laquelle nous établissions notre vraie liberté, notre principale retraite et notre solitude. C’est là qu’ils nous faut tenir notre entretien ordinaire de nous avec nous-mêmes, et si privé que nulle accointance ou communication de chose étrangère n’y trouve place, discourir et rire comme si nous étions sans femme, sans enfants, et sans biens, san train et sans valets, afin que, quand il nous arrivera de les perdre, il ne soit pas nouveau pour nous de nous en passer.
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Dans nos actions accoutumées, sur mille il n’en est pas une qui nous regarde. Celui que tu vois grimpant en haut des ruines de ce mur, furieux et hors de soi, en butte à tant d’arquebusades, et cet autre, couvert de cicatrices, transi et pâle de faim qui est bien résolu à crever plutôt qu’à lui ouvrir la porte, penses-tu qu’ils soient là pour eux ? Non, mais ils y seront pour tel que d’aventure ils ne virent jamais, qui ne se met nullement en peine de leur fait et vit plongé pendant ce temps dans l’oisiveté et les délices ! Celui-ci, tout pituiteux, chassieux et crasseux, que tu vois sortir après minuit de son cabinet d’étude, penses-tu qu’il cherche parmi les livres comment il se rendra plus homme de bien, plus content et plus sage ? Nulles nouvelles ! Il y mourra, ou il apprendra à la postérité la mesure des vers de Plaute et la vraie orthographe d’un mot latin !
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Il faut dénouer ces obligations si fortes et désormais aimer ceci ou cela, mais n’épouser rien que soi. C’est-à-dire : que le reste soit à nous, mais non pas joint et collé de façon telle qu’on ne puisse l’en déprendre sans nous écorcher et nous arracher du même coup quelque pièce de ce qui est proprement nôtre. La plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi.
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D’embesognement et d’occupation, il ne faut réserver qu’autant seulement qu’il en est besoin pour nous tenir en haleine et pour nous garantir des incommodités que traîne après soi l’autre extrémité d’une oisiveté lâche et assoupie.
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Montaigne attaque les prétentions de Cicéron et de Pline pour avoir fait publier leurs lettres :
Sied-il pas bien à deux consuls romains, souverains magistrats de la chose publique impératrice du monde, d’employer leur loisir à ordonner et fagoter gentiment une belle missive pour en tirer la réputation de bien entendre le langage de leur nourrice ?
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Je hais à mort de sentir le flatteur, ce qui fait que je prends naturellement un parler sec, rond et cru qui, pour qui ne me connaît pas par ailleurs, tire un peu vers le dédaigneux. J’honore le plus ceux à qui je fais le moins d’honneurs, et quand mon âme marche en grande allégresse, j’oublie les pas de convenance : je m’offre maigrement et fièrement à ceux à qui je suis le plus acquis, et je me découvre le moins à ceux à qui je me suis le plus donné. Il me semble qu’ils doivent le lire dans mon coeur, et que l’expression de mes paroles fait tort à ce que je conçois. Pour donner bienvenue, prendre congé, remercier, saluer, présenter mes services, et pour tous les compliments verbeux de ce genre que réclament les lois cérémonieuses de notre civilité, je ne connais personne qui soit aussi sottement stérile que moi dans son langage. Et je n’ai jamais été amené à faire des lettres de faveur et de recommandation sans que celui pour qui c’était ne les ait trouvées sèches et sans vigueurs.
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Pourquoi, quand vous évaluez un homme, l’estimez-vous tout enveloppé et empaqueté ? (…) C’est le prix de l’épée que vous cherchez, non celui du fourreau.
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La façon dont nos lois essaient de régler les folles et vaines dépenses de table et de vêtements semble être contraire à sa fin. Le vrai moyen, ce serait de faire naître chez les hommes le mépris de l’or et de la soie, comme des choses vaines et inutiles.
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A propos des changements de coutume et de la mode : la façon présente de se vêtir lui fait sur le champ condamner l’ancienne avec une résolution si forte et un consentement si universel que vous diriez que c’est quelque espèce de manie qui lui tourneboule ainsi l’entendement. Parce que notre changement est en cela si subit et si prompt que l’invention de tous les tailleurs du monde ne saurait fournir assez de nouvelletés, force est que bien souvent les formes méprisées reviennent en crédit, et que celles-là mêmes tombent en mépris tantôt après, et que le jugement d’un même homme adopte en l’espace de quinze ou vingt ans deux ou trois opinions non diverses seulement, mais contraires, avec une inconstance et une légèreté incroybales.
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Jolie introduction du chapitre de “Démocrite et Héraclès” : Je me hasarderais à traiter à fond quelque matière si je me connaissais moins et si je me trompais sur mon impuissance.”
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J’aime mieux la première humeur [rire], non parce qu’il est plus plaisant de rire que de pleurer, mais parce qu’elle est plus dédaigneuse et qu’elle nous condamne plus que l’autre, car il me semble que nous ne pouvons jamais être assez méprisés selon ce que nous méritons. La plainte et la commisération sont mêlées de quelque estime qu’on a pour la chose qu’on plaint.
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Les simples paysans sont d’honnête gens, et d’honnêtes gens aussi les philosophes, ou bien ce que notre temps nomme des natures fortes et claires, enrichies par une large instruction dans les sciences utiles. Quant aux métis, qui ont dédaigné le premier siège de l’ignorance des lettres, mais qui n’ont pu rejoindre l’autre (le cul entre deux selles, desquels je suis et tant d’autres), ils sont dangereux, ineptes, importuns : ceux-ci troublent le monde. C’est pour cela que pour, pour ma part, je me recule autant que je puis au stade premier et naturel, d’où j’ai essayé bien en vain de partir.