Livre II

Si je parle diversement de moi, c’est que je me regarde diversement. Tous les contraires s’y retrouvent, selon quelque tour, et en quelque façon : timide et insolent, chaste et luxurieux, bavard et taciturne, dur à la peine ou délicat, ingénieux et hébété, chagrin ou débonnaire, menteur et véridique, savant et ignorant, et libéral et avare, et prodigue, tout cela je le vois en moi d’une certaine façon. Je n’ai rien à dire de moi, entièrement, simplement, et solidement, sans confusion et sans mélange, ni en un seul mot.

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[de l’affection des pères] Un père est bien misérable s’il ne retient l’affection de ses enfants que par le besoin qu’ils ont de ses secours, si cela doit encore se nommer affection : il faut se rendre respectable par sa valeur et ses talents, et aimable par sa bonté et par la douceur de ses moeurs.

J’accuse toute violence dans l’éducation d’une âme tendre qu’on dresse pour l’honneur et la liberté. Il y a je ne sais quoi de servile dans la rigueur et dans la contrinte, et je tiens que ce qui ne se peut faire par la raison avec prudence et adresse, jamais ne se fait par la force.

A propos d’un père triste de ne s’être jamais ouvert à son fils : comme le je sais par une trop certaine expérience, il n’est aucune consolation aussi douce dans la perte de nos amis que celle que nous apporte la certitude de n’avoir rien oublié de leur dire, et d’avoir eu avec eux une parfaite et entière communication.

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Montaigne misogyne : Cet appétit déréglé et ce goût malade qu’elles ont au temps de leurs grossesses, elles l’ont en l’âme en tout temps. Communément on les voit s’attacher aux plus faibles et aux plus mal bâtis, ou à ceux, si elles en ont, qui leur pendent encore au col. Car n’ayant point assez de force de jugement pour choisir et embrasser ce qui le vaut, elles se laissent plus volontiers porter là où les sentiments imprimés par la nature règnent le plus seul.

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[des livres]

Je souhaiterois avoir plus parfaicte intelligence des choses, mais je ne la veux pas achepter si cher qu’elle couste. Mon dessein est de passer doucement, et non laborieusement ce qui me reste de vie. Il n’est rien pourquoy je me vueille rompre la teste : non pas pour la science, de quelque grand prix qu’elle soit. Je ne cherche aux livres qu’à my donner du plaisir par un honneste amusement : ou si j’estudie, je n’y cherche que la science, qui traicte de la connoissance de moy-mesmes, et qui m’instruise à bien mourir et à bien vivre.
Les difficultez, si j’en rencontre en lisant, je n’en ronge pas mes ongles : je les laisse là, apres leur avoir faict une charge ou deux. Si je m’y plantois, je m’y perdrois, et le temps : car j’ay un esprit primsautier : Ce que je ne voy de la premiere charge, je le voy moins en m’y obstinant. Je ne fay rien sans gayeté : et la continuation et contention trop ferme esblouït mon jugement, l’attriste, et le lasse. Ma veuë s’y confond, et s’y dissipe.

A propos de Cicéron et de ses interminables digressions : Pour moi, qui ne demande qu’à devenir plus sage, et non plus savant ou plus éloquent, ces mises en ordre logiciennes et tout aristotéliques ne sont pas à propos. Je veux qu’on commence par le dernier point : j’entends assez ce que c’est que mort et volupté, qu’on ne s’amuse pas à me les anatomiser ! (…) J’arrive du logis prêt à passer à table : il ne me faut point d’allèchement ni de sauce ; je mange bien la viande toute crue !

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Les naturels sanguinaires à l’endroit des bêtes témoignent d’une propension naturelle à la cruauté.

Quand tout cela manquerait aux animaux, il y a pourtant un certain respect qui nous attache, et un devoir général d’humanité, non seulement aux bêtes qui ont vie et sentiment, mais même aux arbres et aux plantes.

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[Quand notre désir s’accroît par la malaisance] La volupté même cherche à s’irriter par la douleur. Elle est bien plus sucrée quand elle cuit et quand elle écorche !

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[de la gloire] C’est le sort qui nous applique à la gloire, selon sa témérité. Je l’ai vue fort souvent marcher avant le mérite, et souvent outrepasser le mérité d’une longue mesure !

Qui tient sa mort pour mal employée si ce n’est dans une occasion signalée, au lieu d’illustrer sa mort, il obscurcit souvent sa vie, laissant échapper pendant ce temps plusieurs justes occasions de se hasarder.

Un marin, chez les anciens, disait à Neptune, dans une grande tempête : “Ô Dieu, tu me sauveras si tu veux, si tu veux tu me perdras, mais pourtant je tiendrai toujours droit mon timon”

Je ne me soucie pas tant quel je sois chez autruy, comme je me soucie quel je sois en moy mesme. Je veux estre riche par moy, non par emprunt. Les estrangers ne voyent que les evenemens et apparences externes ; chacun peut faire bonne mine par le dehors, plein au dedans de fiebvre et d’effroy. Ils ne voyent pas mon cœur, ils ne voyent que mes contenances.

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Toute personne d’honneur choisit de perdre son honneur plutôt que de perdre sa conscience.

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Pareillement j’ay en general cecy que, de toutes les opinions que l’ancienneté a eues de l’homme en gros, celles que j’embrasse plus volontiers et ausquelles je m’attache le plus, ce sont celles qui nous mesprisent, avilissent et aneantissent le plus. La philosophie ne me semble jamais avoir si beau jeu que quand elle combat nostre presomption et vanité, quand elle reconnoit de bonne foy son irresolution, sa foiblesse et son ignorance. Il me semble que la mere nourrisse des plus fauces opinions et publiques et particulieres, c’est la trop bonne opinion que l’homme a de soy

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Un coeur généreux ne doit point démentir ses pensées. Il veut qu’on le voie jusqu’au dedans : tout y est bon, ou du moins tout y est humain.

Or, de moy, j’ayme mieux estre importun et indiscret que flateur et dissimulé. J’advoue qu’il se peut mesler quelque pointe de fierté et d’opiniastreté à se tenir ainsin entier et descouvert sans consideration d’autruy ; et me semble que je deviens un peu plus libre où il le faudroit moins estre, et que je m’eschaufe par l’opposition du respect. Il peut estre aussi que je me laisse aller apres ma nature, à faute d’art. Presentant aux grands cette mesme licence de langue et de contenance que j’apporte de ma maison, je sens combien elle decline vers l’indiscretion et incivilité. Mais, outre ce que je suis ainsi faict, je n’ay pas l’esprit assez souple pour gauchir à une prompte demande et pour en eschaper par quelque destour, ny pour feindre une verité, ny assez de memoire pour la retenir ainsi feinte, ny certes assez d’asseurance pour la maintenir ; et fois le brave par foiblesse. Parquoy je m’abandonne à la nayfveté et à tousjours dire ce que je pense, et par complexion, et par discours, laissant à la fortune d’en conduire l’evenement. Aristippus disoit le principal fruit qu’il eut tiré de la philosophie, estre qu’il parloit librement et ouvertement à chacun. 

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Confession :

Il faut que j’en conte quelques exemples. Je suis né et nourry aux champs et parmy le labourage ; j’ay des affaires et du mesnage en main, depuis que ceux qui me devançoient en la possession des biens que je jouys, m’ont quitté leur place. Or je ne sçay conter ny à get ny à plume ; la pluspart de nos monnoyes, je ne les connoy pas ; ny ne sçay la difference de l’un grain à l’autre, ny en la terre, ny au grenier, si elle n’est par trop apparente, ny à peine celle d’entre les choux et les laictues de mon jardin. Je n’entens pas seulement les noms des premiers outils du mesnage, ny les plus grossiers principes de l’agriculture, et que les enfans sçavent ; moins aux arts mechaniques, en la trafique et en la connoissance des marchandises, diversité et nature des fruicts, de vins, de viandes ; ny à dresser un oiseau, ny à medeciner un cheval ou un chien. Et, puis qu’il me faut faire la honte toute entière, il n’y a pas un mois qu’on me surprint ignorant dequoy le levain servoit à faire du pain, et que c’estoit que faire cuver du vin. On conjectura anciennement à Athenes une aptitude à la mathematique en celuy à qui on voioit ingenieusement agencer et fagotter une charge de brossailles. Vrayement on tireroit de moy une bien contraire conclusion : car qu’on me donne tout l’apprest d’une cuisine, me voilà à la faim.

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Nous reconnaissons aisément chez les autres l’avantage du courage, de la force corporelle, de l’expérience, de l’adresse, de la beauté, mais l’avantage du jugement, nous ne le cédons à personne.

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Les plus fermes idées que j’aie, et les plus générales, sont celles qui, pour ainsi dire, naquirent avec moi. Elles sont naturelles et toutes miennes. Je les produisis crues et simples, par une production hardie et forte, mais un peu trouble et imparfaite. Par la suite, je les ai établies et confortées par l’autorité d’autrui, et par les sains exemples des anciens, auxquels je me suis trouvé en conformité de jugement. Ceux-là m’en ont assuré la prise et m’en ont rendu la jouissance et la possession plus claires.

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Montaigne revient à nouveau à l’éducation : nous savons décliner vertu, à défaut de savoir l’aimer. Si nous ne savons, par effet et par expérience, ce que c’est que prudence, nous le savons du moins par la grammaire et par coeur.

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Et quand personne ne me lira, ay-je perdu mon temps, de m’estre entretenu tant d’heures oisives, à pensements si utiles et aggreables ? Moulant sur moy cette figure, il m’a fallu si souvent me testonner et composer, pour m’extraire, que le patron s’en est fermy, et aucunement formé soy-mesme. Me peignant pour autruy, je me suis peint en moy, de couleurs plus nettes, que n’estoyent les miennes premieres. Je n’ay pas plus faict mon livre, que mon livre m’a faict. Livre consubstantiel à son autheur : D’une occupation propre : Membre de ma vie : Non d’une occupation et fin, tierce et estrangere, comme tous autres livres.

Ay-je perdu mon temps, de m’estre rendu compte de moy, si continuellement ; si curieusement ? Car ceux qui se repassent par fantasie seulement, et par langue, quelque heure, ne s’examinent pas si primement, ny ne se penetrent, comme celuy, qui en fait son estude, son ouvrage, et son mestier : qui s’engage à un registre de durée, de toute sa foy, de toute sa force.

Les plus delicieux plaisirs, si se digerent ils au dedans : fuyent à laisser trace de soy : et fuyent la veuë, non seulement du peuple, mais d’un autre.

Combien de fois m’a cette besongne diverty de cogitations ennuieuses ? (et doivent estre comptées pour ennuyeuses toutes les frivoles) Nature nous a estrenez d’une large faculté à nous entretenir à part : et nous y appelle souvent, pour nous apprendre, que nous nous devons en partie à la societé, mais en la meilleure partie, à nous. Aux fins de renger ma fantasie, à resver mesme, par quelque ordre et project, et la garder de se perdre et extravaguer au vent, il n’est que de donner corps, et mettre en registre, tant de menues pensées, qui se presentent à elle. 

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[du mensonge] Notre intelligence se conduisant par la seule voie de la parole, celui qui la fausse trahit la société tout entière. C’est le seul outil par le moyen duquel se communiquent nos volontés et nos pensées, c’est le truchement de notre âme. S’il nous fait défaut, nous ne nous tenons plus, nous ne nous entreconnaissons plus. S’il nous trompe, il rompt tout notre commerce et dissout toutes les liaisons de notre organisation politique.

[sur le plaisir mélangé] l’homme en tout et partout n’est que rapiècement et bigarrure.

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Pour l’usage de la vie et pour le service du commerce public, il peut y avoir de l’excès dans la pureté et la perspicacité de nos esprits. Cette clarté pénétrante a trop de subilité et de curiosité. Il faut les appensantir et les émousser pour les rendre plus obéissants à l’exemple et à la pratique ; et les épaissir et obscurcir pour les proportionner à notre vie ténébreuse et terrestre. Il faut manier les entreprises humaines plus grossièrement et plus superficiellement, et en laisser une bonne et grande part aux droits de la fortune. (…) Qui recherche et embrasse toutes les circonstances et toutes les conséquences d’une affaire, il entrave son choix.

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[Vieillesse] C’est enfin tout le soulagement que je trouve en ma vieillesse qu’elle amortit en moi plusieurs désirs et plusieurs soucis dont la vie est inquiétée : le soin du cours du monde, le soin des richesses, de la grandeur, de la science, de la santé, de moi. Celui-ci apprend à parler lorsqu’il lui faut apprendre à se taire pour jamais. On peut continuer en tout temps l’étude, non pas l’écolage. La sotte chose qu’un vieillard abécédaire !

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[sur la santé] La volupté, la sagesse, la science et la vertu sans elle se ternissent et s’évanouissent, et aux discours les plus fermes et les plus tendus que la philosophie nous veuille imprimer en sens contraire, nous n’avons qu’à opposer l’image d’un Platon frappé d’épilepsie ou d’apoplexie et de le mettre au défi, dans cette hypothèse, d’appeler à son secours les riches facultés de son âme.

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[Dernier chapitre du livre II] Quel que je sois, je veux l’être ailleurs que sur le papier. Mon art et mon industrie ont été employés à me faire valoir moi-même ; mes études, à m’apprendre à faire, et non à écrire. J’ai mis tous mes efforts à former ma vie. Voilà mon métier et mon ouvrage. Je suis moins faiseur de livres que de nulle autre besogne. J’ai désiré du talent pour le service de mes commodités présentes et substantielles, non pour en faire un magasin et une réserve pour mes héritiers.

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La gloire, fût-elle celle des quatre fils Aymon, est trop cher achetée pour un homme de mon humeur si elle lui coûte trois bons accès de colique. La santé, par Dieu !

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