Pensée sur la poésie

(…) je crois qu’une espèce de lumière tient en respect la mort, comme un enfant opiniâtre et peureux je ne veux poursuivre qu’elle, même si cela ne se fait pas, même si ce n’est pas la bonne voie, même si c’est insensé, il n’y a que cela qui m’intéresse : rattraper ces fuyards, ramener à moi, à nous, ce monde devenu presque invisible ; aller à lui, ou tout faire pour qu’il vienne à moi ; car il est vrai, aussi vrai que je suis ici à écrire, il est vrai que parfois, jadis, et maintenant même encore, et pourquoi pas demain, il est vrai que quelque chose est passé de lui à moi, comme une parole non illusoire s’échange entre deux hommes. Ainsi un mur tombe, et c’est peut-être un mur de mot ; il y a peut être une façon de dire arbre, chemin, prairie, qui éloigne de nous l’arbre, le chemin, la prairie ; et peut être une autre façon de les nommer, qui au contraire, abat le mur de la distance, supprime la séparation, ou du moins la change en une autre espèce de séparation. N’est-ce pas là le travail même que le poète effectue sur les mots ? D’opaques qu’ils lui furent donnés, il s’acharne à leur rendre la transparence, à nous rendre le bonheur. Ainsi, une fois de plus, je suis enclin à réunir, à confondre, beau, bon et vrai.

Philippe Jaccottet

Sois tranquille, cela viendra…

Sois tranquille, cela viendra ! Tu te rapproches,
Tu brûles ! Car le mot qui sera à la fin 
du poème, plus que le premier sera proche
de ta mort, qui ne s’arrête pas en chemin.

Ne crois pas qu’elle aille s’endormir sous des branches
ou reprendre souffle pendant que tu écris.
Même quand tu bois à la bouche qui étanche, 
la pire soif, la douce bouche avec ses cris

doux, même quand tu serres avec force le noeud de vos quatre bras
pour être bien immobiles
Dans la brûlante obscurité de vos cheveux, 

Elle vient, Dieu sait par quels détours, vers vous deux,
de très loin ou déjà tout près, mais sois tranquille
Elle vient : d’un mot à l’autre tu es plus vieux.

Philippe Jaccottet

La Voix

Qui chante là quand toute voix se tait?
Qui chante avec cette voix sourde et pure un si beau chant?
Serait-ce hors de la ville, à
Robinson, dans un jardin couvert de neige?
Ou est-ce là tout près, quelqu’un qui ne se doutait pas qu’on l’écoutât?
Ne soyons pas impatients de le savoir puisque le jour n’est pas autrement précédé par l’invisible oiseau.
Mais faisons seulement silence.
Une voix monte, et comme un vent de mars aux bois vieillis porte leur force, elle nous vient sans larmes, souriant plutôt devant la mort.
Qui chantait là quand notre lampe s’est éteinte?
Nul ne le sait.
Mais seul peut entendre le cœur qui ne cherche la possession ni la victoire.

Extraits Jaccottet (2)

C’est d’avoir vu si près de moi, Si souveraines, toutes ces choses dont je n’ignore pas l’inconsistance : arbres, rochers, marées, que j’ai tiré la force de répondre à cette plainte, d’opposer à la mer illimitée des plaintes un seul baiser, une aile, une plume, un peu de paille…

**

Nul n’empêche jamais la lumière exilée

De trouver son élu dans l’inconnu surpris

Elle franchit d’un bond l’espace et le jaloux

Et c’est un astre entier de plus

**

Si nous marchons en silence,
Âmes de peu de durée
Entre les sombres demeures,
C’est de crainte que tu meures
Murmure perpétuel
De la lumière cachée.

***

La nuit n’est pas ce que l’on croit, revers du feu
chute du jour et négation de la lumière,
mais subterfuge fait pour nous ouvrir les yeux
sur ce qui reste irrévélé tant qu’on l’éclaire

**

on respire sous chaque branche 
le fouet odorant de la hâte
Comme ils dorment longtemps 
Sous les mille paupières vertes!

***

Il y aura toujours ans mon oeil cependant
Une invisible rose de regret
Comme quand au-dessus d’un lac
A passé l’ombre d’un oiseau

***

Les joints des mots se rompent, certains sombrent
D’autres s’éloignent, mais le fond même
Et la distance ne sont plus saisis

***

L’ignorant – Jaccottet

Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance,

plus j’ai vécu, moins je possède et moins je règne.

Tout ce que j’ai, c’est un espace tour à tour

enneigé ou brillant, mais jamais habité.

Où est le donateur, le guide, le gardien ?

Je me tiens dans ma chambre et d’abord je me tais

(le silence entre en serviteur mettre un peu d’ordre),

et j’attends qu’un à un les mensonges s’écartent :

que reste-t-il ? que reste-t-il à ce mourant

qui l’empêche si bien de mourir ?  Quelle force

le fait encor parler entre ses quatre murs ?

Pourrais-je le savoir, moi l’ignare et l’inquiet ?

Mais je l’entends vraiment qui parle, et sa parole

pénètre avec le jour, encore que bien vague :

« Comme le feu, l’amour n’établit sa clarté

que sur la faute et la beauté des bois en cendres… »  

Tel est le monde


Dans l’ombre et l’heure d’aujourd’hui se tient cachée, ne disant mot, cette ombre d’hier.
Tel est le monde.
Nous ne le voyons pas très longtemps : juste assez pour en garder ce qui scintille et va s’éteindre, pour appeler encore et encore, et trembler de ne plus voir.
Ainsi s’applique l’appauvri, comme un homme a genoux qu’on verrait s’efforcer contre le vent de rassembler son maigre feu…

J’aurais voulu …

J’aurais voulu parler sans images, simplement 
pousser la porte… 
                         J’ai trop de crainte 
pour cela, d’incertitude, parfois de pitié : 
on ne vit pas longtemps comme les oiseaux 
dans l’évidence du ciel, 
                                et retombé à terre, 
on ne voit plus en eux précisément que des images 
ou des rêves. 

Parler est facile…

Parler est facile, et tracer des mots sur la page,
en règle générale, est risquer peu de chose :
un ouvrage de dentellière, calfeutré,
paisible (on a pu même demander
à la bougie une clarté plus douce, plus trompeuse),
tous les mots sont écrits de la même encre,
« fleur » et « peur » par exemple sont presque pareils,
et j’aurai beau répéter « sang » du haut en bas
de la page, elle n’en sera pas tachée,
ni moi blessé.
 
Aussi arrive-t-il qu’on prenne ce jeu en horreur,
qu’on ne comprenne plus ce qu’on a voulu faire
en y jouant, au lieu de se risquer dehors
et de faire meilleur usage de ses mains.
 
Cela,
c’est quand on ne peut plus se dérober à la douleur,
qu’elle ressemble à quelqu’un qui approche
en déchirant les brumes dont on s’enveloppe,
abattant un à un les obstacles, traversant,
la distance de plus en plus faible — si près soudain
qu’on ne voit plus que son mufle plus large
que le ciel.
 
Parler alors semble mensonge, ou pire : lâche
insulte à la douleur, et gaspillage
du peu de temps et de forces qui nous reste.

-Jaccottet

Extraits Jaccottet

Comment ne pas être hésitant lorsque l’on a conscience avec acuité de l’incertitude extrême et de la ridicule fragilité des seules choses que l’on ait à dire ?

(Une transaction secrète, Gallimard, 1987)

***

Toute l’activité poétique se voue à concilier, ou du moins à rapprocher la limite et l’illimité, le clair et l’obscur, le souffle et la forme. C’est pourquoi le poème nous ramène à notre centre, à notre souci central, à une question métaphysique. Le souffle pousse, monte, s’épanouit, disparaît ; il nous anime et nous échappe ; nous essayons de le saisir sans l’étouffer. Nous inventons à cet effet un langage où se combinent la rigueur et le vague, où la mesure n’empêche pas le mouvement de se poursuivre, mais le montre, donc ne le laisse pas entièrement se perdre. Il se peut que la beauté naisse quand la limite et l’illimité deviennent visibles en même temps, c’est-à-dire quand on voit des formes tout en devinant qu’elles ne disent pas tout, qu’elles ne sont pas réduites à elles-mêmes, qu’elles laissent à l’insaisissable sa part.

**

Vérité, non-vérité 
se résorbent en fumée

Monde pas mieux abrité 
que la beauté trop aimée, 
passer en toi, c’est fêter
de la poussière allumée 

Vérité, non vérité 
brillent, cendre parfumée

**

Toute fleur n’est que de la nuit
qui feint de s’être rapprochée 

Mais là d’où son parfum s’élève 
Je ne puis espérer entrer
C’est pourquoi tant il me trouble
Et me fait si longtemps veiller
Devant cette porte fermée

Toute couleur, toute vie 
Naît d’où le regard s’arrête 

Ce monde n’est que la crête 
D’un invisible incendie

****

Arbres, travailleurs tenaces
ajoutant peu à peu la terre

Ainsi le cœur endurant
Peut-être, purifie

***

Peu m’importe le commencement du monde

Maintenant ses feuilles bougent
Maintenant c’est un arbre immense
Dont je touche le bois navré

Et la lumière à travers lui
Brille de larmes

***

Accepter ne se peut
comprendre ne se peut
on ne peut pas vouloir accepter ni comprendre

On avance peu à peu
Comme un colporteur
d’une aube à l’autre

***

Autrefois,
moi l’effrayé, l’ignorant, vivant à peine,
me couvrant d’images les yeux,
j’ai prétendu guider mourants et morts.

Moi, poète abrité,
épargné, souffrant à peine,
aller tracer des routes jusque-là !

À présent, lampe soufflée,
main plus errante, qui tremble,
je recommence lentement dans l’air

**

Un homme (ce hasard aérien, 
plus grêlé sous la foudre qu’insecte de verre et de tulle,
ce rocher de bonté grondeuse et de sourire,
ce vase plus lourd à mesure de travaux, de souvenirs)

***

Regarde-la courir sur ses jambes toutes nouvelles
à la rencontre de l’amour
comme un ruisseau de verre tintant sur les roches,
pleine de hâte et de rire! 

Est ce le fouet des hirdondelles sur les pres humides
Qui la presse?

***

On dirait qu’il se cache, avec effroi, dans la lumière de l’aurore
Comme au fond d’une roseraie;
Il y respire un tel parfum 
Qu’il lui semble, à sa suite, échapper aux barreaux de brume.

Ah! Comme il l’a regarde, cette aurore, 
Ce peu de braise dans le fer des montagnes,
Celle qui s’en éloigne un peu plus chaque matin!
Comme il se souvient ! Comme il se souvient mal :
quand le visage, quand le corps devenait rose
au premier vague cri d’oiseau aventuré!

**

Qu’on me le montre, celui qui aurait conquis la certitude
Et qui rayonnerait à partir de là dans la paix
Comme une montagne qui s’éteint la dernière 
Et ne frémit jamais sous la pesée de la nuit

***

L’attachement à soi augmente l’opacité de la vie

**

Ne faut-il pas plutôt laisser monter aux murs le silencieux lierre de peur qu’un mot de trop ne sépare nos bouches 

Et que le monde merveilleux ne tombe en ruine ?

***

Extraits Jaccottet

Déchire ces ombres enfin comme chiffons,
Vêtu de loques, faux mendiant, coureur de linceuls :
Singer la mort à distance est vergogne,
Avoir peur quand il y aura lieu suffit.
A présent,Habille-toi d’une fourrure de soleil et sors
Comme un chasseur contre le vent, franchis
Comme une eau fraîche et rapide ta vie.

Si tu avais moins peur,
Tu ne ferais plus d’ombre sur tes pas

***

Jour de janvier, ouvre un peu plus grand les yeux,
Fais durer ton regard encore un peu
Et que le rose colore tes joues
Ainsi qu’à l’amoureuse.
Ouvre ta porte un peu plus grande, jour,
Afin que nous puissions au moins rêver que nous passons.

Jour, prends pitié.

***

“Rien n’est prêt..” : mots sauvés d’un vague sommeil, mais dont je sais qu’ils voulaient dire qu’on avait pas pensé à préparer ses bagages, qu’on continuait à avancer sans regarder devant soi, qu’on se payait de mots – comme ceux-ci.

        Mais avec ça, quoi préparer ? Ou bien on va commencer à rôder, à trébucher dans l’irréel avec, de loin en loin, le secours d’incertains repères sauvés par la mémoire, et ce ne sera plus de toute façon qu’une histoire d’ombre entre des ombres ; ou bien, si l’on voit assez clair…

      Je me suis interrompu sur ces mots, comme le cheval qui bronche devant l’obstacle, et recule.

Puis, à tâtons, en plein désarroi, j’ai pensé de nouveau que, probablement, la plus haute musique, la plus fervente prière, arrivés là, dans la lumière glacée de la condamnation sans appel, nous rejoindraient moins sûrement que le mouvement presque silencieux du cœur, de ce qu’on appelle le cœur ; que ce serait la meilleure, humble et presque invisible, la presque seule obole ; même si elle ne nous ferait plus passer nulle part, puisque là cesserait toute direction.

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Cette nuit est l’haleine d’une endormie, le rêve qui monte de ses yeux fermés, le fantôme de son amour qui prend congé de nos difficultés 

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Il me semblait, peut être à tort, que n’importe quelle insouciance de Dieu était préférable à ce glacial et placide usage de son nom, entre quatre murs qu’il ne pouvait habiter, pas plus que le feu ne brûle dans un réceptacle clos.

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La parfaite douceur est figurée au loin à la limite entre les montagnes et l’air: distance, longue étincelle qui déchire, qui affu

***« Ce monde pareil à une étincelle n’est pas si étranger que tu crois au scintillement de la nier maintenant, ni aux longs feux de ton regard. Ce qui nous a été dit au commencement est un rêve aussi fort que cette constatation de notre faiblesse. Car il y a ce fait mystérieux que tout cornmencement, d’abord, ne peut même pas être appelé commencement (qui suppose suite et fin), mais semble échapper au temps. En tout cornmencement il y a une merveilleuse puissance qui se moque de ce qui viendra ensuite, ou qui ne peut le concevoir (bien qu’il y ait eu aupades millions d’autres commencements dont n’apparaît que trop clairement l’usure, une fois retombés dans le temps), une puissance enivrante qui nous entoure de paroles joyeuses comme d’une troupe d’anges, paroles disant et redisant tout autour de nous, d’un mouvement si continu qu’il n’y a plus de faille possible entre elles par où se glisserait l’incertitude ou la terreur : Voici ce qui est donné par l’amour, le lieu de la lumière, la certitude de l’insaisissable qui nous sauve! C’est dans un tel commencement que tout est proche, que tout est présent, qu*il n’y a plus besoin d’aucune flèche, d’aucune parole, parce que la cible n’existe pas encore, ni la distance au bout de laquelle on pourrait la dresser..,»

***

Écrire! A quoi bon une œuvre, me disais-je, si elle ne peut se confondre avec l’amour, et si le chant qu’elle ébauche, tandis que je vais sur ma fin, ne peut monter d’un cœur plus nu? »

***

La poésie me semble là, justement, pour faire voir au regard usé, désabusé, que le monde n’a jamais cessé d’être étrange, lointain, désirable.

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