Jaccottet – carnets

brûler, en esprit, tous ces livres – tous ces mots – toutes ces innombrables, subtiles, profondes, mortelles pensées. Pour s’ouvrir à la pluie qui tombe, traversée de moucherons, d’insectes, à ce pays gris et vert ; aux espèces diverses d’arbres, de vert ; à un craquement dans les pierres du mur ou le bois de la porte.
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Je reçois en hommage des livres que je ne comprends pas ou qui, à moitié compris, me tombent des mains. Moi avec mes arbres, mes fleurs, pas assez ignorant pour être naïf, trop ignorant pour passer au parti des savants, des linguistes, avec mes craintes, mes lâchetés, mon peu de vie, de sang, de paroles. Avec le souci de telle chose triste, ou horrible, ou sans issue qui devrait animer, enténébrer mes mots – et non pas aucune science de ceux ci- avec le débat paralysant entre ce qui fait encore de ces mots un mouvement vrai et tout ce qui tend à les fausser, parce qu’ils sont devenus entre temps pour moi, aussi, un moyen de vie et une chance de succès ; moi toujours avec vieilles questions ressassées et plus de pas en arrière qu’en avant peut être et une voix qui ne s’affermit pas – rêvant de mêler la légèreté dees choses au poids du temps, de faire “quelque chose” avec ce mélange – quelqu’un au loin qui voit grandir sa solitude, son âge, sa faiblesse, sa peur – et en même temps on voit passer des oiseaux dans le jardin, le vent souffle, on ne comprend rien ou on a peur de trop bien comprendre ; et cependant le ciel demeure, le ciel dure, j’écris exactement comme je dis qu’il ne faut pas écrire, je n’arrive pas à saisir modestement le particulier, le privé - les détails m’échappent, se dérobent ; ou c’est moi qui me dérobe à eux.

tandis que les hauts nuages blancs, radieux, roulent comme des lames d’écume dans le ciel.

Mots comme des gousses vides, creuses.
Je prends en horreur toute parole que j’ai dite, encore pleine d’illusion et de mensonge. (Bâtisseurs sur cette poussière. Bâtisseurs de maisons en poussière. Bâtisseurs de poussière.)

Que fais-tu là? Tu n’es ni gai ni triste, tu t’étonnes peut-être
et mange plus d’images que de pain…

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