Humildade

Tanto que fazer!
livros que não se lêem, cartas que não se escrevem,
línguas que não se aprendem,
amor que não se dá,
tudo quanto se esquece.

Amigos entre adeuses,
crianças chorando na tempestade,
cidadãos assinando papéis, papéis, papéis…
até o fim do mundo assinando papéis.

E os pássaros detrás de grades de chuva.
E os mortos em redoma de cânfora.

(E uma canção tão bela!)

Tanto que fazer!
E fizemos apenas isto.
E nunca soubemos quem éramos,
nem pra quê.

Sea Grapes

That sail which leans on light,
tired of islands,
a schooner beating up the Caribbean
for home, could be Odysseus,
home-bound on the Aegean;
that father and husband’s
longing, under gnarled sour grapes, is
like the adulterer hearing Nausicaa’s name
in every gull’s outcry.
This brings nobody peace. The ancient war
between obsession and responsibility
will never finish and has been the same
for the sea-wanderer or the one on shore
now wriggling on his sandals to walk home,
since Troy sighed its last flame,
and the blind giant’s boulder heaved the trough
from whose groundswell the great hexameters come
to the conclusions of exhausted surf.

The classics can console. But not enough.

Consolo na praia

Vamos, não chores…
A infância está perdida.
A mocidade está perdida.
Mas a vida não se perdeu.

O primeiro amor passou.
O segundo amor passou.
O terceiro amor passou.
Mas o coração continua.

Perdeste o melhor amigo.
Não tentaste qualquer viagem.
Não possuis casa, navio, terra.
Mas tens um cão.

Algumas palavras duras,
em voz mansa, te golpearam.
Nunca, nunca cicatrizam.
Mas, e o humour?

A injustiça não se resolve.
À sombra do mundo errado
murmuraste um protesto tímido.
Mas virão outros.

Tudo somado, devias
precipitar-te, de vez, nas águas.
Estás nu na areia, no vento…
Dorme, meu filho.

Marc-Aurèle

Trad. Pierre Hadot

Ne te trouble pas toi-même en te représentant à l’avance la totalité de ta vie. Ne cherche pas à additionner mentalement, dans leur intensité et leur nombre, toutes les difficultés pénibles qui pourraient vraisemblablement survenir. Mais à l’occasion de chacune, lorsqu’elle se présente, interroge toi : “qu’il y a-t-il d’insupportable et d’intolérable?” Car tu rougiras de toi-même si tu réponds oui à cette question. En outre, rappelle toi que ce ne sont ni le passé ni le futur qui pèsent sur toi, mais toujours le présent. Mais celui ci te paraîtra plus petit, si tu le circonscris en le définissant et l’isolant et si tu fais honte à ta faculté de réflexion si elle n’est pas capable d’affronter cette petite chose isolée.

*

Ta seule joie, ton seul repos : passer d’une action accomplie au service de la communauté à une autre action accomplie au service de la communauté , accompagnée du souvenir de Dieu.

Jaccottet – carnets

brûler, en esprit, tous ces livres – tous ces mots – toutes ces innombrables, subtiles, profondes, mortelles pensées. Pour s’ouvrir à la pluie qui tombe, traversée de moucherons, d’insectes, à ce pays gris et vert ; aux espèces diverses d’arbres, de vert ; à un craquement dans les pierres du mur ou le bois de la porte.
***

Je reçois en hommage des livres que je ne comprends pas ou qui, à moitié compris, me tombent des mains. Moi avec mes arbres, mes fleurs, pas assez ignorant pour être naïf, trop ignorant pour passer au parti des savants, des linguistes, avec mes craintes, mes lâchetés, mon peu de vie, de sang, de paroles. Avec le souci de telle chose triste, ou horrible, ou sans issue qui devrait animer, enténébrer mes mots – et non pas aucune science de ceux ci- avec le débat paralysant entre ce qui fait encore de ces mots un mouvement vrai et tout ce qui tend à les fausser, parce qu’ils sont devenus entre temps pour moi, aussi, un moyen de vie et une chance de succès ; moi toujours avec vieilles questions ressassées et plus de pas en arrière qu’en avant peut être et une voix qui ne s’affermit pas – rêvant de mêler la légèreté dees choses au poids du temps, de faire “quelque chose” avec ce mélange – quelqu’un au loin qui voit grandir sa solitude, son âge, sa faiblesse, sa peur – et en même temps on voit passer des oiseaux dans le jardin, le vent souffle, on ne comprend rien ou on a peur de trop bien comprendre ; et cependant le ciel demeure, le ciel dure, j’écris exactement comme je dis qu’il ne faut pas écrire, je n’arrive pas à saisir modestement le particulier, le privé - les détails m’échappent, se dérobent ; ou c’est moi qui me dérobe à eux.

tandis que les hauts nuages blancs, radieux, roulent comme des lames d’écume dans le ciel.

Mots comme des gousses vides, creuses.
Je prends en horreur toute parole que j’ai dite, encore pleine d’illusion et de mensonge. (Bâtisseurs sur cette poussière. Bâtisseurs de maisons en poussière. Bâtisseurs de poussière.)

Que fais-tu là? Tu n’es ni gai ni triste, tu t’étonnes peut-être
et mange plus d’images que de pain…

Lettre à la France

Notre sœur la France,
notre sœur bien-aimée la France,
nous t’écrivons rapidement deux mots sur le genou,
deux mots tout simples comme notre amour,
Comme sont le pain, la lumière, le sel et notre cœur.
Tout simples.

Cela ne nous irait pas devant toi de porter
nos cravates,

Nous avons chemise et poitrine déboutonnées,
nous avons notre orgueil déboutonné de haut en bas,
et notre rêve est déchiré, seul dans le vent,
et notre âme n’est pas rasée
de la barbe des partisans qui se sont retranchés,
à cheval sur la mort – en haut des rochers de la gloire.

Notre sœur, dans le sang nous te donnons la main,
pour te serrer ta main ensanglantée.
Toi au moins, tu n’es pas une étrangère. Tu es la nôtre.
Et quand tes partisans libéraient ton Paris,
nous criions dans les rues : « Notre Paris est libéré ! »

Des drapeaux plein le ciel, Athènes saluait
ton armée accrochant aux balcons l’espoir tricolore,
et sur les bancs de notre Kaissariani [2] nous écrivions :
« Vive notre France libre ! »
Et là-haut sur le Pinde et à Liakoura [3] ,
dans les fumées, les cliquetis, et dans la poudre, ces
nuits
où le vent apportait les volutes enflammées et les cendres
des villages qui brûlaient,
les partisans là-haut gravaient, dans le bois des chênes
sauvages et dans la crosse de leurs fusils,
ton nom tout à côté de celui de la Liberté.
Toi au moins tu n’es pas une étrangère.

Tu es la nôtre.

Nous pouvons donc te tutoyer,
comme nous parlons à notre mère ou au soleil.
Ton histoire, nous la relisons au fond de notre cœur,
là toujours une rose est pour toi auprès de notre thym,
là les nuages les plus noirs, à tes côtés, se savent éclairés.
Ils savent qui tu es, nos pas sur les pierres de l’été,
pierres à sacrifice dorées par le soleil et par le sang,
et notre chanson, même sans le dire, elle aussi sait bien
qui tu es,
et si elle ne le dit pas, c’est qu’elle connaît bien assez ton
nom,
le nom de sa mère non plus, on ne le dit pas –
on dit seulement : maman.

Et tes chansons à toi nous sont toutes connues,
comme nous est connu ce paysage d’oliviers et de
patience,
comme ce dur sentier plein de lauriers amers et de joncs
poussiéreux,
à l’heure où va tomber l’orange de la nuit tombante,
et où un va-nu-pieds d’ange au pantalon rapiécé, le fusil
sur l’épaule,
entreprend sa lente montée là-haut sur un âne couleur de
cendre.

Nous pouvons donc te tutoyer,
comme nous parlons à notre mère ou au soleil.
Ah oui. Par ici, nous avons toujours du soleil à revendre,
peu de pain, beaucoup de prisons,
et beaucoup de cœur, tu le sais.
 

Que dire ? Bien sûr, tu l’auras appris, qu’un grand
nuage rouillé
vient de repasser comme un gros rouleau compresseur
sur les épis tout neufs encore de notre avril,
sur les Kalavryta [4] rasés de notre gloire,
et sur les blonds villages où s’apprêtait à fleurir
le rouge coquelicot nouveau-né de la poudre.

Mais toi la France, toi notre sœur, qui as réveillé l’univers
à la lueur de 1789 incendies,
toi qui a lâché 1789 colombes avec au bec un rameau
fleuri d’amandier
au-dessus de tous les toits rouges de nos villages,
qui as lancé 1789 hirondelles dans les fils télégraphiques
du ciel
pour annoncer le tout premier Printemps de notre terre,
tu le sais bien, toi notre sœur, comme tes frères
se sont écrit sur leurs semelles le nom de la mort
pour s’en aller avant, frappant de leurs clous sonores les
sommets de leur vaillance.

Souvent nous épongeons nos yeux d’un lambeau déchiré
de ciel,
souvent nous déjeunons d’un morceau de soleil séché,
mais toi, tu sais comme seule pourrait nous rafraîchir
cette pleine gourde de la Liberté
qui bat toujours sur le métal de notre chaîne,
tandis que nous ne dormons pas, mis à la porte de la nuit.

Demain, nous sortirons à l’aube, ainsi parle aussi le
poète –
chacun de nous avec douze couples de bœufs,
labourer notre champ imbibé de sang.
Nous nous retrouverons alors, amie de la France,
tous les deux enfants de la Liberté,
au pied de l’arbre, et de la fleur et du soleil.
Nous nous retrouverons : nous aurons le ciel pour drapeau,
nous nous retrouverons, pour labourer la terre
de fond en comble, et pour semer
du blé à gros grains et des roses toutes rouges, camarade _ France.

à la lumière d’hiver

 la brève rose du ciel d’hiver

on offre ce feu de braises

qui tiendrait presque dans la main.

(« Cela ne veut rien dire », diront-ils, 

« Cela ne guérit rien,

Ne sécherait même pas une larme… »)

Pourtant, voyant cela, pensant cela, 

Le temps d’à peine le saisir, 

D’à peine être saisi

N’avons nous pas, sans bouger, fait un pas

Au-delà des dernières larmes ? 

Stopping by the woods

Whose woods these are I think I know.   
His house is in the village though;   
He will not see me stopping here   
To watch his woods fill up with snow.   

My little horse must think it queer   
To stop without a farmhouse near   
Between the woods and frozen lake   
The darkest evening of the year.   

He gives his harness bells a shake   
To ask if there is some mistake.   
The only other sound’s the sweep   
Of easy wind and downy flake.   

The woods are lovely, dark and deep,   
But I have promises to keep,   
And miles to go before I sleep,   
And miles to go before I sleep.

tus pies

Cuando no puedo mirar tu cara

miro tus pies.

Tus pies de hueso arqueado,

tus pequeños pies duros.

Yo sé que te sostienen,

y que tu dulce peso

sobre ellos se levanta.

Tu cintura y tus pechos,

la duplicada púrpura de tus pezones,

la caja de tus ojos que recién han volado,

tu ancha boca de fruta,

tu cabellera roja,

pequeña torre mía.

Pero no amo tus pies

sino porque anduvieron

sobre la tierra y sobre

el viento y sobre el agua,

hasta que me encontraron.

When I cannot look at your face

I look at your feet.

Your feet of arched bone,

Your hard little feet.

I know that they support you,

and that your sweet weight

rises upon them.

Your waist and your breasts,

the doubled purple

of your nipples,

the sockets of your eyes

that have just flown away,

your wide fruit mouth,

your red tresses,

my little tower.

But I love your feet

only because they walked

upon the earth and upon

the wind and upon the waters,

until they found me