Chamfort

Il ne faut point s’étonner du goût de J.-J. Rousseau pour la retraite ; de pareilles âmes sont exposées à se voir seules, à vivre isolées, comme l’aigle ; mais comme lui, l’étendue de leurs regards et la hauteur de leur vol sont le charme de leur solitude.

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On a trouvé le moi de Médée sublime, mais celui qui ne peut pas le dire dans tous les accidens de la vie, est bien peu de chose, ou plutôt n’est rien.

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La calomnie est comme la guêpe qui vous importune, et contre laquelle il ne faut faire aucun mouvement, à moins qu’on ne soit sûr de la tuer, sans quoi elle revient à la charge, plus furieuse que jamais.

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Les Stoïciens sont des espèces d’inspirés, qui portent dans la morale l’exaltation et l’enthousiasme poétiques.

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L’Éducation doit porter sur deux bases, la morale et la prudence ; la morale, pour appuyer la vertu ; la prudence, pour vous défendre contre les vices d’autrui. En faisant pencher la balance du côté de la morale, vous ne faites que des dupes ou des martyrs ; en la faisant pencher de l’autre côté, vous faites des calculateurs égoïstes. Le principe de toute société est de se rendre justice à soi-même et aux autres. Si l’on doit aimer son prochain comme soi-même, il est au moins aussi juste de s’aimer comme son prochain.

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En renonçant au monde et à la fortune, j’ai trouvé le bonheur, le calme, la santé, même la richesse ; et, en dépit du proverbe, je m’aperçois que qui quitte la partie la gagne.

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La vie contemplative est souvent misérable. Il faut davantage, penser moins, et ne pas se regarder vivre.

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L’homme peut aspirer à la vertu, il ne peut raisonnablement prétendre à la vérité.

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L’amour est comme les maladies épidémiques. Plus on les craint, plus on y est exposé.

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Ôtez l’amour-propre de l’amour, il en reste trop peu de chose. Une fois purgé de vanité, c’est un convalescent affaibli, qui peut à peine se traîner.

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Sentir fait penser. On en convient assez aisément ; on convient moins que penser fasse sentir ; mais cela n’est guère moins vrai.

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Il semble que l’amour ne cherche pas les perfections réelles ; on dirait qu’il les craint. Il n’aime que celles qu’il crée, qu’il suppose ; il ressemble à ces rois qui ne reconnaissent de grandeurs que celles qu’ils ont faites.

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On dit communément : la plus belle femme du monde ne peut donner que ce qu’elle a ; ce qui est très faux : elle donne précisément ce qu’on croit recevoir, puisqu’en ce genre, c’est l’imagination qui fait le prix de ce qu’on reçoit.

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L’amour plaît plus que le mariage, par la raison que les Romans sont plus amusans que l’Histoire.

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L’Hymen vient après l’Amour, comme la fumée après la flamme.

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L’amant, trop aimé de sa maîtresse, semble l’aimer moins, et vice versa. En serait-il des sentimens du cœur comme des bienfaits ? Quand on n’espère plus pouvoir les payer, on tombe dans l’ingratitude.

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Le repos d’un écrivain qui a fait de bons ouvrages, est plus respecté du public que la fécondité active d’un auteur qui multiplie les ouvrages médiocres. C’est ainsi que le silence d’un homme connu pour bien parler, impose beaucoup plus que le bavardage d’un homme qui ne parle pas mal.

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C’est la Philosophie qui découvre les vertus utiles de la Morale et de la Politique. C’est l’Éloquence qui les rend populaires. C’est la Poésie qui les rend pour ainsi dire proverbiales.

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Ce que j’admire dans les anciens philosophes, c’est le désir de conformer leurs mœurs à leurs écrits : c’est ce que l’on remarque dans Platon, Théophraste et plusieurs autres. La Morale pratique était si bien la partie essentielle de leur philosophie, que plusieurs furent mis à la tête des écoles, sans avoir rien écrit ; tels que Xénocrate, Polémon, Heusippe, etc. Socrate, sans avoir donné un seul ouvrage et sans avoir étudié aucune autre science que la morale, n’en fut pas moins le premier philosophe de son siècle.

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Ce qu’on sait le mieux, c’est : 1°, ce qu’on a deviné ; 2°, ce qu’on a appris par l’expérience des hommes et des choses ; 3°, ce qu’on a appris, non dans les livres, mais par les livres, c’est-à-dire par les réflexions qu’ils font faire ; 4°, ce qu’on a appris dans les livres ou avec des maîtres.

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Il est presque impossible qu’un Philosophe, qu’un Poète ne soient pas misanthropes : 1° parce que leur goût et leur talent les portent à l’observation de la société, étude qui afflige constamment le cœur ; 2° parce que leur talent n’étant presque jamais récompensé par la Société (heureux même s’il n’est pas puni), ce sujet d’affliction ne fait que redoubler leur penchant à la mélancolie.

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C’est après l’âge des passions que les grands hommes ont produit leurs chefs-d’œuvre, comme c’est après les éruptions des volcans que la terre est plus fertile.

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Cette impossibilité d’arriver aux grandes places, à moins que d’être gentilhomme, est une des absurdités les plus funestes, dans presque tous les pays. Il me semble voir des ânes défendre les carrousels et les tournois aux chevaux.

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