Sous ce tiède restant

Sous ce tiède restant
de soleil,
par ce beau temps
doux de septembre
parfumé, clair et doré comme une abeille,
je songe à celle
qu’était, dans le verger, à petits pas pressés,
dix ans passés,
la petite vieille.

Et je voudrais, comme l’autre année,
entrer là-bas secouer les poires,
dans son verger abandonné,
et la croire,
son mouchoir noué autour des tempes,
son visage,
ridé, tendu, tout à sa tâche de septembre,
là, sous les poiriers,
à emplir son tablier,
ou à étendre
de toute sa vieille petite âme villageoise,
des linges frais lavés sur les haies de framboises.

Je sais qu’elle est, par ces derniers beaux temps,
une âme, là-bas, dans les jardins,
à mi-chemin
de la côte et qu’elle m’attend.
Puisqu’il y a toujours des histoires à dire
sur des bancs
des histoires anciennes de son jeune temps,
sous le vieux ciel doux de Septtembre,
et des poires à cueillir
dans les jardins de ses enfants
des poires qui sentent comme son armoire, il y a
dix ans,
le miel et l’ambre.

Peut être que là bas,
personne ne sent
que tout cela c’est son âme qui bat
doucement.
Il n’y a que moi.
Personne ne saurait
ouvrir la barrière
entrer,
sans troubler la prière
de l’enclos silencieux et du verger désert
où son âme se plaît.

Personne au village
ne sait, personne.

Et c’est moi, tous les ans, qui fais ce pélerinage
avant que le grand vent fou d’automne
de ses grandes mains brutales et folles
secoue, en hurlant, les vergers,
casse les branches et fasse sauter
les poires oubliées
et souffle – comme un soir, il a dix années.
et comme chaque année,
après mon départ,
souffle, en hurlant la chandelle
et l’âme de la petite vieille,
un soir,
par les vallons et par le ciel.

Stéréoscope

Je ne veux pas les voir. Emporte ces clichés
où tient, dis-tu, notre voyage et son histoire.
Mes souvenirs sont bien plus beaux dans ma mémoire.
Tu les éloignerais, voulant les rapprocher.
Emporte ces clichés où tout meurt et s’étrique,
où le passé charmant apparaît dépouillé
de sa couleur, de son parfum, de sa musique
tandis qu’un détail bête y revit tout entier
avec une importance irritante et cruelle.
Ma mémoire est plus fidèle
qui sait si bien oublier.
Elle a sans doute un peu brouillé
les lignes, défait les contours,
estompé les décors qui restent imprécis…
Mais au souvenir réussi
elle a laisse son goût d’amour.
Elle conserve mes bonheurs
et me les tend au moindre appel,
avec leur douceur, leur saveur,
avec la hauteur de leur ciel.

Je n’ai qu’à les lui demander,
les heures que je veux revivre.
Elle a tout gardé, tout gardé :
l’âpre odeur qui nous laissait ivres,
de ce bois de pins sur la mer;
le goût de vent et de grand air

qu’avaient nos baisers sur les dunes;
le village, le carrefour
des chemins où l’on s’est un jour

tant disputé, notre rancune,

notre interminable retour,

et comme je te querellais

d’être si froide et si brutale,

tout ce temps que tu mis exprès

a choisir des cartes postales…

et puis les pleurs et le pardon…

et l’église, et notre maison,

et nos courses à bicyclette,
quand nous fleurissions nos guidons
de chevrefeuille… et tout, nos fêtes,
nos chansons, nos larmes, nos cris,
notre nature, nos jours gris
et nos belles journées parfaites,
elle me les rend palpitants
avec l’air qui les enveloppe…

Penses tu qu’il en tienne autant
au fond de ton stéréoscope!

Tu ne trouves donc pas que c’est triste à mourir
ce blanc, ce noir, ces traits précis et décevants,
cercueils exacts où le passé fut vivant,

mais tenu si serré qu’on ne peut l’en sortir!

Tu montreras à nos amis ces sarcophages
où des moments de nous sont ainsi prisonniers.

Ils s’émerveilleront : “C’était grand, votre plage!
C’était beau, ce pays! Quels arbres vous aviez!
Vraiment vous viviez seuls dans ce petit village?”
Puis ils riront d’un geste un peu gauche que j’eus…
Amuse-toi. Fais-leur vivre notre voyage.

Mais moi, ces chers endroits, ces murs qui m’ont tant plu,
ces cadres où tu mis tes différents visages,
ne me les montre pas: je ne les verrai plus.
J’ai des images merveilleuses dans ma tête,
et tous ces documents ne m’en laisseraient rien…
Le Souvenir est un poète.
N’en fais pas un historien.

Frère Roger (Taizé)

Posé la plume pour accueillir un jeune syndicaliste dans la métallurgie. Deux mots ressortent avec force de notre entretien : lutte et contemplation. L’exigence de l’engagement politique des chrétiens se vit entre ces deux pôles. Avec la fougue qui le consume, il me parle de tous les pouvoirs oppressifs, non seulement ceux des puissances économiques, mais aussi parfois ceux qu’exercent les institutions syndicales installées. Il est convaincu que les milieux humains les plus opprimés appellent, en leur sein, des contemplatifs, capables de vivre avant tout l’amour du Christ.

*

Sans arrière-pensée, sans regret, sans nostalgie, cueillir les événements, même minimes, avec un émerveillement non épuisable. 

Va chemine, mets un pas devant l’autre, avance du doute vers la foi et ne te préoccupe pas des impossibilités. Allume un feu, même avec les épines qui te déchirent.

*

C’est à travers un don global de lui-même que l’homme se construit. S’il risque toute sa vie, en lui se prépare ce qu’il n’osait pas espérer.  Les situations d’impasse , de découragement, de lutte, loin de le démolir, le charpentent. Les chemins d’obscurité sont traversés par étapes successives : la solitude des longues nuits à peine éclairées, avec des soifs humaines non étanchées…. les amertumes, cette gangrène de l’être… les tempêtes… les peurs qui guettent au tournant de l’existence.

Le terrain est-il recouvert de ronces, de broussailles et d’épines? Avec les épines, le Christ allume un feu.  Demeure-t-il des racines d’amertume, des impossibilités d’aimer? 

Elles alimentent ce feu. Les faiblesses deviennent un creuset où céder et recréer encore le oui jour après jour. Le plus menaçant en l’homme se transforme en levier pour soulever sa lourdeur. 

(Grand mère souligne : Le moment vient où ce qui n’était même plus attendu est donné. Alors surgit l’inespéré.  En nous un reflet du Christ. Les autres voient ce rayonnement alors même que nous l’ignorons. Rien ne sert de savoir quel reflet nous apportons, il y en a tellement sur la terre qui rayonnent Dieu sans ke savoir et même peut être sans oser y croire.

Pour qui prend le risque de toute sa vie, il n’y a pas de chemin sans issue. 

Prayer to my son

“Build me a son whose wishes will not take the place of deeds; a son who will know Thee—and that to know himself is the foundation stone of knowledge.

“Lead him, I pray, not in the path of ease and comfort, but under the stress and spur of difficulties and challenge. Here let him learn to stand up in the storm; here let him learn compassion for those who fail.

“Build me a son whose heart will be clear, whose goal will be high, a son who will master himself before he seeks to master other men, one who will reach into the future, yet never forget the past.

“And after all these things are his, add, I pray, enough of a sense of humor, so that he may always be serious, yet never take himself too seriously. Give him humility, so that he may always remember the simplicity of true greatness, the open mind of true wisdom, and the meekness of true strength.

“Then I, his father, will dare to whisper, ‘I have not lived in vain.’”

Kundera

L’idée de la Grande Marche, dont Franz aime à s’enivrer, est le kitsch politique qui unit les gens de gauche de tous les temps et de toutes les tendances. La Grande Marche, c’est ce superbe cheminement en avant, le cheminement vers la fraternité, l’égalité, la justice, le bonheur, et plus loin encore, malgré tous les obstacles, car il faut qu’il y ait des obstacles pour que la marche puisse être la Grande Marche.

La dictature du prolétariat ou la démocratie ? Le refus de la société de consommation ou l’augmentation de la production ? La guillotine ou l’abolition de la peine de mort ? Ça n’a pas d’importance. Ce qui fait d’un homme de gauche un homme de gauche ce n’est pas telle ou telle théorie, mais sa capacité à intégrer n’importe quelle théorie dans le kitsch de la Grande Marche. »

*

Franz a raison. Je songe au journaliste qui organisait à Prague une campagne de signatures pour l’amnistie des prisonniers politiques. Il savait bien que cette campagne n’aidait pas les prisonniers:. L’objectif véritable n’était pas de libérer les prisonniers mais de démonter qu’il y a encore des gens qui n’ont pas peur. Ce qu’il faisait tenait du spectacle, mais il n’avait pas d’autre possibilité.

Il n’avait pas le choix entre l’action et le spectacle. Il n’avait qu’un seul choix : donner un spectacle ou ne rien faire.

Il y a des situations où l’homme est condamné à donner un spectacle. 

*

S’ils étaient restés ensemble plus longtemps, peut être auraient ils commencé à comprendre peu à peu les mots qu’ils prononçaient. Leurs vocabulaires se seraient pudiquement et lentement rapprochés comme des amants très timides et leur musique à tous deux aurait commencé à se fondre dans la musique de l’autre.

La voix

Une voix, une voix qui vient de si loin
Qu’elle ne fait plus tinter les oreilles,
Une voix, comme un tambour, voilée
Parvient pourtant, distinctement, jusqu’à nous.
Bien qu’elle semble sortir d’un tombeau
Elle ne parle que d’été et de printemps.
Elle emplit le corps de joie,
Elle allume aux lèvres le sourire.
Je l’écoute. Ce n’est qu’une voix humaine
Qui traverse les fracas de la vie et des batailles,
L’écroulement du tonnerre et le murmure des bavardages.
Et vous ? Ne l’entendez-vous pas ?
Elle dit “La peine sera de courte durée”
Elle dit “La belle saison est proche.”
Ne l’entendez-vous pas ?
Robert Desnos, « La Voix » in Contrée (1944

Jammes vers épars

Une cloche battit, pareille à un cœur pauvre

*

Mon cœur sur la muraille en s’ouvrant est tombé
Par un de ces jours blancs ou les pêches se meurent

*

Ma lèvre vers toi brûle
Comme une guêpe qui s’irrite sur des fleurs

*

Nous volons quelques jours ensemble, sans savoir
Ce qui gonfle nos cœurs de graines et d’espoir.
Puis, pour faire leur nid aux œufs bleus qui vont naitre,
Ne trouvant pas pour eux de choses assez douces
Nous tapissons le cœur de la plus tendre mousse
Avec le duvet clair tombé de nos caressesl

*

Vois! Amsterdam s’endort sous les cils de la neige
Dans un parfum de brume et de charbon amer

*

Je n’espère plus rien, mon Dieu, je me résigne.
Je me laisse aller comme la courbe des collines.

Céline

C’est plus difficile de renoncer à l’amour qu’à la vie. On passe son temps à tuer ou à adorer en ce monde et cela tout ensemble. « Je te hais ! Je t’adore ! » On se défend, on s’entretient, on repasse sa vie au bipède du siècle suivant, avec frénésie, à tout prix, comme si c’était formidablement agréable de se continuer, comme si ça allait nous rendre, au bout du compte, éternels. Envie de s’embrasser malgré tout, comme on se gratte.

September 1, 1939

I sit in one of the dives
On Fifty-second Street
Uncertain and afraid
As the clever hopes expire
Of a low dishonest decade:
Waves of anger and fear
Circulate over the bright
And darkened lands of the earth,
Obsessing our private lives;
The unmentionable odour of death
Offends the September night.

Accurate scholarship can
Unearth the whole offence
From Luther until now
That has driven a culture mad,
Find what occurred at Linz,
What huge imago made
A psychopathic god:
I and the public know
What all schoolchildren learn,
Those to whom evil is done
Do evil in return.

Exiled Thucydides knew
All that a speech can say
About Democracy,
And what dictators do,
The elderly rubbish they talk
To an apathetic grave;
Analysed all in his book,
The enlightenment driven away,
The habit-forming pain,
Mismanagement and grief:
We must suffer them all again.

Into this neutral air
Where blind skyscrapers use
Their full height to proclaim
The strength of Collective Man,
Each language pours its vain
Competitive excuse:
But who can live for long
In an euphoric dream;
Out of the mirror they stare,
Imperialism’s face
And the international wrong.

Faces along the bar
Cling to their average day:
The lights must never go out,
The music must always play,
All the conventions conspire
To make this fort assume
The furniture of home;
Lest we should see where we are,
Lost in a haunted wood,
Children afraid of the night
Who have never been happy or good.

The windiest militant trash
Important Persons shout
Is not so crude as our wish:
What mad Nijinsky wrote
About Diaghilev
Is true of the normal heart;
For the error bred in the bone
Of each woman and each man
Craves what it cannot have,
Not universal love
But to be loved alone.

From the conservative dark
Into the ethical life
The dense commuters come,
Repeating their morning vow;
“I will be true to the wife,
I’ll concentrate more on my work,”
And helpless governors wake
To resume their compulsory game:
Who can release them now,
Who can reach the deaf,
Who can speak for the dumb?

All I have is a voice
To undo the folded lie,
The romantic lie in the brain
Of the sensual man-in-the-street
And the lie of Authority
Whose buildings grope the sky:
There is no such thing as the State
And no one exists alone;
Hunger allows no choice
To the citizen or the police;
We must love one another or die.

Defenceless under the night
Our world in stupor lies;
Yet, dotted everywhere,
Ironic points of light
Flash out wherever the Just
Exchange their messages:
May I, composed like them
Of Eros and of dust,
Beleaguered by the same
Negation and despair,
Show an affirming flame.

Oublieuse mémoire – Supervielle

J’aurai rêvé ma vie à l’instar des rivières
Vivant en même temps la source et l’océan
Sans pouvoir me fixer même un mince moment
Entre le mont, la plaine et les plages dernières.
Suis-je ici, suis-je là? Mes rives coutumières
Changent de part et d’autre et me laissent errant.
Suis-je l’eau qui s’en va, le nageur descendant
Plein de trouble pour tout ce qu’il laissa derrière?
Ou serais-je plutôt sans même le savoir
Celui qui dans la nuit n’a plus que la ressource
De chercher l’océan du côté de la source
Puisqu’est derrière lui le meilleur de l’espoir?