Pensées

Considérer de haut ces milliers de troupeaux, ces milliers de cérémonies, ces traversées de toute sorte dans la tempête ou dans le calme, cette diversité d’êtres qui naissent, se réunissent et disparaissent. Songe aussi à la vie qu’ont menée d’autres hommes il y a longtemps, à celle que d’autres mèneront après toi, à celle que mènent actuellement les peuples barbares, à tous ceux qui ne connaissent même pas ton nom, à tous ceux qui t’oublieront bien vite, à tous ceux qui te louent peut être maintenant et qui sont bien près de te blâmer; vois combien peu comptent le souvenir, la gloire ou toute autre chose.

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N’use pas ce qui te reste de vie à t’imaginer ce que pensent les autres, à moins que ce ne soit en rapport avec l’intérêt général. Car tu manques une autre action en imaginant ce que fait un tel, pourquoi il le fait, ce qu’il dit, ce qu’il pense, ce qu’il prépare, toutes choses qui te détournent, en t’étourdissant, d’observer ton propre moi.
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Il se souvient aussi que tout être raisonnable lui est apparenté et qu’il est naturel à l’homme de protéger tous les hommes; il ne faut pas d’ailleurs s’attacher au jugement de tous, mais seulement à celui des hommes qui mènent une vie conforme à la nature. Quant à ceux qui ne mènent pas cette vie, tels qu’on en voit chez soi et hors de chez soi, de nuit comme de jour, il se rappelle souvent quels ils sont et qui ils fréquentent. Il ne fait pas entrer en compte des éloges venus de tels gens, qui d’ailleurs sont mécontents d’eux-mêmes.

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Jette donc tout, ne garde que ce peu de chose. Et encore souviens-toi que chacun ne vit que dans l’instant présent, dans le moment; le reste, c’est le passé ou un obscur avenir. Petite est donc l’étendue de la vie; petit le coin de terre où l’on vit; petite la plus longue renommée dans la postérité; elle dépend de la succession de petits hommes qui vont mourir très vite et qui ne connaissent ni eux-mêmes, ni ceux qui sont morts il y a longtemps.

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Si dans ton action présente, tu obéis à la droite raison avec attention, avec énergie et bienveillance, en laissant tout ce qui n’est pas le principal, si tu conserves ton démon dans l’état de pureté comme si tu devais le rendre sur-le-champ; si tu t’engages en outre à ne rien attendre et à ne rien fuir, mais à te contenter de l’action présente, quand elle est conforme à la nature, et d’une franchise héroïque dans ton langage et tes paroles, tu vivras heureux. Mais il n’est personne qui puisse t’en empêcher. 

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Adapte toi au lot qui t’a été assigné; aime les hommes que le sort a désignés pour vivre avec toi; mais aime-les d’un amour véritable. 

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Habitue toi à écouter attentivement les paroles d’autrui; entre, autant que possible, dans l’esprit de celui qui parle. 

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Voici la morale parfaite : vivre chaque jour comme si c’était le dernier; ne pas s’agiter, n pas sommeiller, ne pas faire semblant.

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« C’est malgré elle, dit-il, qu’une âme est privée de vérité »: donc aussi de justice, de tempérance, de bienveillance et autres qualités pareilles.
Il est absolument nécessaire de t’en souvenir continuellement; tu auras alors plus de douceur envers tout le monde.

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Comme il est pervers et déloyal de die : « j’ai préféré me comporter franchement avec toi » Que fais-tu, homme ? Il ne faut pas dire cela d’avance. La chose apparaîtra d’elle-même. Ces mots doivent immédiatement être écrits sur ton front; ils se révèlent immédiatement dans tes yeux, comme l’aimé connaît immédiatement, dans le regard de ses amants, tout ce qu’ils éprouvent. Il faut absolument que l’homme sincère et bon soit comme celui qui sent le bouc, pour que, volontairement ou non, le passant s’en aperçoive dès qu’il s’approche. Mais l’affectation de simplicité est comme une épée « cachée »; rien n’est plus honteux que l’amitié des loups : avant tout, évite-là. L’homme bon, simple et bienveillant porte ces qualités dans son regard, et elles n’échappent à personne. 

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La douceur est invincible, si elle est véritable et sans comédie. Que va faire en effet le plus injurieux des hommes, si tu persistes à être bienveillant pour lui, si, par exemple, tu lui donnes doucement des conseils en l’instruisant tranquillement en ce moment-même où il essaye de te faire du mal :

« Non pas, mon enfant, c’est pour autre chose que nous sommes nés; ce n’est pas à moi, c’est à toi que tu fais du tort, mon enfant. » Puis montre lui clairement que c’est là un fait universel, que les abeilles mêmes ne font rien de tel, pas plus qu’aucun des animaux qui vivent en troupes. Il faut le faire sans ironie ni injure, mais affectueusement et sans le blesser au coeur, non pas comme un enseignement d’école, pour se faire admirer de l’assistance.

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Lorsque tu te heurtes à l’impudence d’un homme, demande-toi de suite, : « peut il y avoir un monde sans être impudents ? » cela ne se peut. Ne demande donc pas l’impossible; car cet homme est précisément un de ces impudents qui sont nécessairement dans le monde. Que la même question soit toute prête à propos d’un homme rusé, perfide ou d’un pécheur quelconque. Car dès que tu te souviendras que cette sorte d’hommes ne peut pas ne pas exister, tu seras plus bienveillant envers chacun d’entre eux. Il est bon aussi de songer de suite à Le vertu que la nature a donnée à l’homme contre ce vice. Elle lui a donné en contrepoison la douceur envers l’insensé, et d’autres qualités contre les autres vices. D’une manière générale, il t’est possible d’instruire l’égare : car pécher, c’est se tromper et s’égarer. Quel tort te fait il? Car tu découvriras que nul de ceux contre qui tu t’irrite, n’a rien fait d’où devrait résulter pour toi un défaut dans ta pensée; car c’est en elle que réside tout ce qui peut être mauvais ou nuisible pour toi. Qu’y a t’il donc de mauvais ou d’étrange à ce qu’un ignorant agisse en ignorant ? Prends y garde, c’est plutôt toi qui dois te reprocher de ne pas t’être attendu à ce qu’il commette des fautes.

C’est surtout lorsque tu blâmes un perfide ou un ingrat qu’il faut faire un retour à toi même. Car c’est évidemment ta faute si tu as cru qu’un homme, dans une telle disposition d’esprit, garderait sa foi, ou si, en donnant ton cadeau, tu ne l’as pas donné de tout cœur, et sans voir que tout le produit que tu en retires dérive immédiatement de ton action même; que veux tu de plus en effet quand tu fais du bien à quelqu’un? Ne te suffit il pas d’avoir agi selon ta nature propre ? Demandes tu encore un salaire ? C’est comme si l’œil demandait un don en retour parce qu’il voit où les pieds parce qu’ils marchent. De même que ces organes faits pour un but déterminé reçoivent ce qui leur est dû des qu’ils agissent selon leur nature propre, de même l’homme, qui pr nature est bienfaisant, dès qu’il accomplit un acte de bienfaisance, ou qu’il apporte autrement son aide en des choses indifférentes agit pour la fin pour laquelle il est fait et il a son dû

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O mon âme, seras tu jamais bonne, simple, une, nue, plus visible que le corps qui t’entourer ? Feras tu jamais l’expérience de tes dispositions à aimer et à chérir ? Seras tu jamais satisfaite, sans besoin, sans regret, sans désir d’aucun être, vivant ou non, qui serve à la jouissance de tes plaisirs ? Cesseras tu de désirer du temps, pour avoir une jouissance plus longue, de ok espace, une contrée ou un climat favorable, un heureux accord entre les hommes ? Te contenteras tu jamais de la situation présente ? Te plairas tu a ce qui existe présentement ? Te persuaderas tu que pour toi tout est present, tout est bien, que tout vient des dieux, que sera bien tout ce qui leur agrée, tout ce qu’ils doivent donner pour le salut du vivant parfait, bon, juste, beau.

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Il te reste peu de temps. Vis comme sur une montagne. Ici où là, c’est sans importance, puisque l’on est partout dans le monde comme dans sa ville. Que les hommes viennent voir et questionnent un homme qui vit conformément à sa nature. S’ils ne le supportent pas qu’ils le tuent cela vaudra mieux que de vivre comme eux

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Ne plus du tout discuter sur ce sujet « que doit être un homme de bien? » mais l’être.

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Songer continuellement à quel point tout ce qui est arrivé est semblable à ce qui arrive; et songer à ce qui arrivera. Te placer devant les yeux dans leur ensemble les drames et comédies du même genre dont tu as été toi même le témoin ou qu’une ancienne tradition t’a fait connaître. Tout cela est pareil, seuls les acteurs sont différents.

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A celui qui est mordu par les dogmes véritables, il suffit de la phrase la plus courte et la plus banale pour le rappeler à l’état où il ne sent plus ni chagrin ni crainte : 

« Il y a des feuilles que le vent fait tomber à terre… telle est la race des hommes » 

Petites feuilles, tes enfants, petites feuilles, ceux qui t’acclament sincèrement et te glorifient, comme ceux qui à l’inverse te maudissent ou ceux qui te blâment secrètement; petites feuilles aussi, ceux qui hériteront de ta renommée posthume. Toutes ces feuilles en effet « viennent au printemps » puis le vent les fait tomber; ensuite d’autres poussent à leur place. Le peu de durée est commun à toutes choses; mais toi, tu les évites et tu les poursuis, comme si tu les croyais éternelles. Un peu de temps, et tes yeux se fermeront; et celui qui t’a porté en terre, un autre déjà le pleurera.

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Quel est ton métier ? C’est d’être homme de bien.

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Une branche, coupée de la branche à laquelle elle tient, ne peut pas ne pas être coupée aussi de l’arbre entier. De la même manière, un homme, séparé d’un homme, est retranché de la société toute entière. C’est un autre qui coupe la branche; mais c’est l’homme lui-même qui s’isole de son prochain, quand il le hait et se détourne de lui; il ne sait pas qu’il s’est en même temps coupé de la cité tout entière.

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S’il se trompe, l’instruire doucement et lui montrer son erreur. Si tu en es incapable, il faut t’en prendre à toi – ou même pas à toi.

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