Textes

Poème – Marina Tsétaieva

… J’aimerais vivre avec vous
Dans une petite ville,
Aux éternels crépuscules,
Aux éternels carillons,
Et dans une petite auberge de campagne –
Le tintement grêle
D’une pendule ancienne – goutte à goutte de
;;;temps.
Et parfois, le soir, montant de quelque mansarde –
Une flûte,
Et le flutiste lui-même à la fenêtre.
Et de grandes tulipes sur les fenêtres.
Et peut-être, ne m’aimeriez-vous même pas…

Au milieu de la chambre – un énorme poêle de
,,,faïence,
Sur chaque carreau – une image :
Rose, coeur et navire,
Tandis qu’à l’unique fenêtre –
Il neige, neige, neige.

Vous seriez allongé tel que je vous aime : paresseux,
Indifférent, léger.
Par instants le geste sec
D’une allumette.
La cigarette brûle et se consume,
Et longuement à son extrémité,
– Courte colonne grise – tremble
La cendre.
Vous n’avez même pas le courage de la faire tomber –
Et toute la cigarette vole dans le feu.

Nuit Rhénane

Mon verre est plein d’un vin trembleur comme une flamme
Écoutez la chanson lente d’un batelier
Qui raconte avoir vu sous la lune sept femmes
Tordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs pieds

Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n’entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées

Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent
Tout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléter
La voix chante toujours à en râle-mourir
Ces fées aux cheveux verts qui incantent l’été

Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire

Livre III

[du repentir] Le monde n’est qu’une branloire pérenne.

*

L’escrivaillerie semble estre quelque simptome d’un siècle desbordé. Quand escrivimes nous tant que depuis que nous sommes en trouble?

*
Je ne peins pas l’être, je peins le passage.

*

Ce n’est pas un leger plaisir, de se sentir preservé de la contagion d’un siecle si gasté, et de dire en soy : Qui me verroit jusques dans l’ame, encore ne me trouveroit-il coupable, ny de l’affliction et ruyne de personne : ny de vengeance ou d’envie, ny d’offence publique des loix : ny de nouvelleté et de trouble : ny de faute à ma parole : et quoy que la licence du temps permist et apprinst à chacun, si n’ay-je mis la main ny és biens, ny en la bourse d’homme François, et n’ay vescu que sur la mienne, non plus en guerre qu’en paix : ny ne me suis servy du travail de personne, sans loyer. Ces tesmoignages de la conscience, plaisent, et nous est grand benefice que cette esjouyssance naturelle : et le seul payement qui jamais ne nous manque.

*

Et la vertu d’Alexandre me semble representer assez moins de vigueur en son theatre, que ne fait celle de Socrates, en cette exercitation basse et obscure. Je conçois aisément Socrates, en la place d’Alexandre ; Alexandre en celle de Socrates, je ne puis : Qui demandera à celuy-là, ce qu’il sçait faire, il respondra, Subjuguer le monde : qui le demandera à cettuy-cy, il dira, Mener l’humaine vie conformément à sa naturelle condition : science bien plus generale, plus poisante, et plus legitime. Le prix de l’ame ne consiste pas à aller haut, mais ordonnément.

*

J’aime mieux forger mon âme que la meubler

*

Peu d’entretiens doncq m’arrestent sans vigueur et sans effort : Il est vray que la gentillesse et la beauté me remplissent et occupent, autant ou plus, que le pois et la profondeur. Et d’autant que je sommeille en toute autre communication, et que je n’y preste que l’escorce de mon attention, il m’advient souvent, en telle sorte de propos abatus et lasches, propos de contenance, de dire et respondre des songes et bestises, indignes d’un enfant, et ridicules : ou de me tenir obstiné en silence, plus ineptement encore et incivilement. J’ay une façon resveuse, qui me retire à moy : et d’autre part une lourde ignorance et puerile, de plusieurs choses communes : Par ces deux qualitez, j’ay gaigné, qu’on puisse faire au vray, cinq ou six contes de moy, aussi niais que d’autre quel qu’il soit.

*

Les autres s’étudient à hausser et guinder leur esprit ; moi, à baisser et coucher : il n’est boiteux que lorsqu’il s’élève trop.

 il me semble de mesme, contre la forme ordinaire, qu’en l’usage de nostre esprit, nous avons pour la plus part, plus besoing de plomb, que d’ailes : de froideur et de repos, que d’ardeur et d’agitation. Sur tout, c’est à mon gré bien faire le sot, que de faire l’entendu, entre ceux qui ne le sont pas : parler tousjours bandé, favellar in punta di forchetta: Il faut se desmettre au train de ceux avec qui vous estes, et par fois affecter l’ignorance : Mettez à part la force et la subtilité : en l’usage commun, c’est assez d’y reserver l’ordre : trainez vous au demeurant à terre, s’ils veulent.

*

J’aime une sagesse gaie et sociable et je fuis l’âpreté de moeurs et l’austérité, car je tiens pour suspecte toute mine rébarbative.

[Sur ceux qui pratiquent l’abstinence sexuelle avec trop de rigueur] Hé pauvre homme, tu as assez d’incommoditez necessaires, sans les augmenter par ton invention : et és assez miserable de condition, sans l’estre par art : tu as des laideurs reelles et essentielles à suffisance, sans en forger d’imaginaires. Trouves tu que tu sois trop à l’aise si la moitié de ton aise ne te fasche ? Trouves tu que tu ayes remply tous les offices necessaires, à quoy nature t’engage, et qu’elle soit oysive chez toy, si tu ne t’obliges à nouveaux offices ? Tu ne crains point d’offencer ses loix universelles et indubitables, et te piques aux tiennes partisanes et fantastiques : Et d’autant plus qu’elles sont particulieres, incertaines, et plus contredictes, d’autant plus tu fais là ton effort. Les ordonnances positives de ta paroisse t’attachent : celles du monde ne te touchent point. Cours un peu par les exemples de cette consideration : ta vie en est toute.

[misogynie] De vray, selon la loy que nature leur donne, ce n’est pas proprement à elles de vouloir et desirer : leur rolle est souffrir, obeyr, consentir : C’est pourquoy nature leur a donné une perpetnelle capacité ; à nous, rare et incertaine : Elles ont tousjours leur heure ; afin qu’elles soyent tousjours prestes à la nostre Patinatæ. Et où elle a voulu que nos appetis eussent montre et declaration prominante, ell’a faict que les leurs fussent occultes et intestins : Et les a fournies de pieces impropres à l’ostentation : et simplement pour la defensive.

*

Il faut épandre le grain, non pas le répandre.

*

[des coches] Quand tout ce qui est venu par rapport du passé, jusques à nous, seroit vray, et seroit sçeu par quelqu’un, ce seroit moins que rien, au prix de ce qui est ignoré. Et de cette mesme image du monde, qui coule pendant que nous y sommes, combien chetive et racourcie est la cognoissance des plus curieux ? Non seulement des evenemens particuliers, que fortune rend souvent exemplaires et poisans : mais de l’estat des grandes polices et nations, il nous en eschappe cent fois plus, qu’il n’en vient à nostre science. Nous nous escrions, du miracle de l’invention de nostre artillerie, de nostre impression : d’autres hommes, un autre bout du monde à la Chine, en jouyssoit mille ans auparavant. Si nous voyions autant du monde, comme nous n’en voyons pas, nous appercevrions, comme il est à croire, une perpetuelle multiplication et vicissitude de formes. 

*

[de l’art de conférer] étant peu instruit par les bons exemples, je me sers des mauvais, dont le modèle est partout.

*

Le plus fructueux et naturel exercice de nostre esprit, c’est à mon gré la conference. L’estude des livres, c’est un mouvement languissant et foible qui n’eschauffe point : la où la conference, apprend et exerce en un coup. Si je confere avec une ame forte, et un roide jousteur, il me presse les flancs, me picque à gauche et à dextre : ses imaginations eslancent les miennes. La jalousie, la gloire, la contention, me poussent et rehaussent au dessus de moy-mesmes. Et l’unisson, est qualité du tout ennuyeuse en la conference.

Mais comme nostre esprit se fortifie par la communication des esprits vigoureux et reiglez, il ne se peut dire, combien il perd, et s’abastardit, par le continuel commerce, et frequentation, que nous avons les avec esprits bas et maladifs. Il n’est contagion qui s’espande comme celle-là. Je sçay par assez d’experience, combien en vaut l’aune. J’ayme à contester, et à discourir, mais c’est avec peu d’hommes, et pour moy : Car de servir de spectacle aux grands, et faire à l’envy parade de son esprit, et de son caquet, je trouve que c’est un mestier tres-messeant à un homme d’honneur.

*

j’aimerais mieux que mon fils apprît à parler dans les tavernes que dans leurs écoles de parlerie.

*

De même que les petites lettres lassent plus les yeux, les petites affaires aussi nous piquent plus : la tourbe des menus maux offense plus que la violence d’un seul, pour grand qu’il soit.

*

Nous empêchons nos pensées avec les questions d’ordre général et les causes et les conduites de l’univers, qui se conduisent très bien sans nous, et nous laissons en arrière notre fait, et Michel, qui touche de plus près encore que l’Homme.

*

[sur les grands hommes] Ces vies célestes ont assez d’images que j’embrasse par estime plus que par affection. Et elles en ont aussi de si élevées et extraordinaires que par l’estime même je ne les puis embrasser, parce que je ne les puis concevoir.

[amitié] En la vraye amitié, de laquelle je suis expert, je me donne à mon amy, plus que je ne le tire à moy. Je n’ayme pas seulement mieux, luy faire bien, que s’il m’en faisoit : mais encore qu’il s’en face, qu’à moy : il m’en faict lors le plus, quand il s’en faict. Et si l’absence luy est ou plaisante ou utile, elle m’est bien plus douce que sa presence : et ce n’est pas proprement absence, quand il y a moyen de s’entr’advertir. J’ay tiré autrefois usage de nostre esloingnement et commodité. Nous remplissions mieux, et estandions, la possession de la vie, en nous separant : il vivoit, il jouyssoit, il voyoit pour moy, et moy pour luy, autant plainement que s’il y eust esté : l’une partie demeuroit oisive, quand nous estions ensemble : nous nous confondions. La separation du lieu rendoit la conjonction de noz volontez plus riche. Cette faim insatiable de la presence corporelle, accuse un peu la foiblesse en la jouissance des ames.

*

Si je craingnois de mourir en autre lieu, que celuy de ma naissance : si je pensois mourir moins à mon aise, esloingné des miens : à peine sortiroy-je hors de France, je ne sortirois pas sans effroy hors de ma parroisse : Je sens la mort qui me pince continuellement la gorge, ou les reins : Mais je suis autrement faict : elle m’est une par tout. Si toutesfois j’avois à choisir : ce seroit, ce croy-je, plustost à cheval, que dans un lict : hors de ma maison, et loing des miens. Il y a plus de crevecoeur que de consolation, à prendre congé de ses amis. J’oublie volontiers ce devoir de nostre entregent : Car des offices de l’amitié, celuy-là est le seul desplaisant : et oublierois ainsi volontiers à dire ce grand et eternel adieu. S’il se tire quelque commodité de cette assistance, il s’en tire cent incommoditez. J’ay veu plusieurs mourans bien piteusement, assiegez de tout ce train : cette presse les estouffe. C’est contre le devoir, et est tesmoignage de peu d’affection, et de peu de soing, de vous laisser mourir en repos : L’un tourmente vos yeux, l’autre vos oreilles, l’autre la bouche : il n’y a sens, ny membre, qu’on ne vous fracasse. Le coeur vous serre de pitié, d’ouïr les plaintes des amis ; et de despit a l’advanture, d’ouïr d’autres plaintes, feintes et masquées. Qui a tousjours eu le goust tendre, affoibly, il l’a encore plus. Il luy faut en une si grande necessité, une main douce, et accommodée à son sentiment, pour le grater justement où il luy cuit. Ou qu’on ne le grate point du tout. Si nous avons besoing de sage femme, à nous mettre au monde : nous avons bien besoing d’un homme encore plus sage, à nous en sortir. Tel, et amy, le faudroit-il acheter bien cherement, pour le service d’une telle occasion.

Je me deffais tous les jours par discours, de cette humeur puerile et inhumaine, qui faict que nous desirons d’esmouvoir par nos maux, la compassion et le dueil en nos amis. Nous faisons valoir nos inconveniens outre leur mesure, pour attirer leurs larmes : Et la fermeté que nous louons en chacun, à soustenir sa mauvaise fortune, nous l’accusons et reprochons à nos proches, quand c’est en la nostre. Nous ne nous contentons pas qu’ils se ressentent de nos maux, si encores ils ne s’en affligent. Il faut estendre la joye, mais retrancher autant qu’on peut la tristesse. Qui se faict plaindre sans raison, est homme pour n’estre pas plaint, quand la raison y sera. C’est pour n’estre jamais plaint, que se plaindre tousjours, faisant si souvent le piteux, qu’on ne soit pitoyable à personne. Qui se faict mort vivant, est subject d’estre tenu pour vif mourant. J’en ay veu prendre la chevre, de ce qu’on leur trouvoit le visage frais, et le pouls posé : contraindre leur ris, par ce qu’il trahissoit leur guairison : et haïr la santé, de ce qu’elle n’estoit pas regrettable. Qui bien plus est, ce n’estoyent pas femmes.

*

Je sens ce proffit inesperé de la publication de mes moeurs, qu’elle me sert aucunement de regle. Il me vient par fois quelque consideration de ne trahir l’histoire de ma vie. Cette publique declaration, m’oblige de me tenir en ma route ; et à ne desmentir l’image de mes conditions : communément moins desfigurées et contredictes, que ne porte la malignité, et maladie des jugemens d’aujourd’hu

*

 Que les historiens ne s’empeschent à chercher nouvelles de moy : je leur en diray ce qui en est. La confession genereuse et libre, enerve le reproche, et desarme l’injure.

*

Ô un ami ! Combien est vraie cette antique maxime que l’usage en est plus nécessaire et plus doux que celles des éléments de l’eau et du feu.

*

[pourquoi ses chapitres sont plus longs] Dans ce genre d’occupations, à qui ne veut donner une seule heure, on ne veut rien donner.

*

Ceste opinion et usance commune, de regarder ailleurs qu’à nous, a bien pourveu à nostre affaire. C’est un object plein de mescontentement. Nous n’y voyons que misere et vanité. Pour ne nous desconforter, nature a rejetté bien à propos, l’action de nostre veuë, au dehors : Nous allons en avant à vau l’eau, mais de rebrousser vers nous, nostre course, c’est un mouvement penible : la mer se brouïlle et s’empesche ainsi, quand elle est repoussée à soy. Regardez, dict chacun, les branles du ciel : regardez au public : à la querelle de cestuy-là : au pouls d’un tel : au testament de cet autre : somme regardez tousjours haut ou bas, ou à costé, ou devant, ou derriere vous. C’estoit un commandement paradoxe, que nous faisoit anciennement ce Dieu à Delphes : Regardez dans vous, recognoissez vous, tenez vous à vous : Vostre esprit, et vostre volonté, qui se consomme ailleurs, ramenez là en soy : vous vous escoulez, vous vous respandez : appilez vous, soustenez vous : on vous trahit, on vous dissipe, on vous desrobe à vous. Voy tu pas, que ce monde tient toutes ses veuës contraintes au dedans, et ses yeux ouverts à se contempler soy-mesme ? C’est tousjours vanité pour toy, dedans et dehors : mais elle est moins vanité, quand elle est moins estendue. Sauf toy, ô homme, disoit ce Dieu, chasque chose s’estudie la premiere, et a selon son besoin, des limites à ses travaux et desirs. Il n’en est une seule si vuide et necessiteuse que toy, qui embrasses l’univers : Tu és le scrutateur sans cognoissance : le magistrat sans jurisdiction : et apres tout, le badin de la farce.

*

J’ai pu me mêler des charges publiques sans me départir de moi de la largeur d’un ongle, et me donner à autrui sans m’ôter à moi. (…) Nous ne conduisons jamais bien la chose par laquelle nous sommes possédés et conduits.

*

La plus part de noz vacations sont farcesques. Mundus universus exercet histrioniam. Il faut jouer deuement nostre rolle, mais comme rolle d’un personnage emprunté. Du masque et de l’apparence, il n’en faut pas faire une essence réelle, ny de l’estranger le propre. Nous ne sçavons pas distinguer la peau de la chemise. C’est assés de s’enfariner le visage, sans s’enfariner la poictrine. J’en vois qui se transforment et se transsubstantient en autant de nouvelles figures, et de nouveaux estres, qu’ils entreprennent de charges : et qui se prelatent jusques au foye et aux intestins : et entrainent leur office jusques en leur garderobe. Je ne puis leur apprendre à distinguer les bonnetades, qui les regardent, de celles qui regardent leur commission, ou leur suitte, ou leur mule. Tantum se fortunæ permittunt, etiam ut naturam dediscant. Ils enflent et grossissent leur ame, et leur discours naturel, selon la haulteur de leur siege magistral. Le Maire et Montaigne, ont tousjours esté deux, d’une separation bien claire. Pour estre advocat ou financier, il n’en faut pas mescognoistre la fourbe, qu’il y a en telles vacations. Un honneste homme n’est pas comtable du vice ou sottise de son mestier ; et ne doit pourtant en refuser l’exercice. C’est l’usage de son pays, et il y a du proffit : Il faut vivre du monde, et s’en prevaloir, tel qu’on le trouve. Mais le jugement d’un Empereur, doit estre au dessus de son Empire ; et le voir et considerer, comme accident estranger. Et luy doit sçavoir jouyr de soy à part ; et se communicquer comme Jacques et Pierre : au moins à soymesmes.

*

[Montaigne et sa tranquillité alors que le pays s’effondre] Ce croulement donq m’anima certes plus, qu’il ne m’atterra, à l’aide de ma conscience, qui se portoit non paisiblement seulement, mais fierement ; et ne trouvois en quoy me plaindre de moy. Aussi, comme Dieu n’envoye jamais non plus les maux, que les biens tous purs aux hommes, ma santé tint bon ce temps-là, outre son ordinaire : Et ainsi que sans elle je ne puis rien, il est peu de choses, que je ne puisse avec elle. Elle me donna moyen d’esveiller toutes mes provisions, et de porter la main au devant de la playe, qui eust passé volontiers plus outre : Et esprouvay en ma patience, que j’avois quelque tenue contre la fortune : et qu’à me faire perdre mes arçons, il falloit un grand heurt. Je ne le dis pas, pour l’irriter à me faire une charge plus vigoureuse. Je suis son serviteur : je luy tends les mains. Pour Dieu qu’elle se contente. Si je sens ses assaux ? si fais. Comme ceux que la tristesse accable et possede, se laissent pourtant par intervalles tastonner à quelque plaisir, et leur eschappe un sousrire : je puis aussi assez sur moy, pour rendre mon estat ordinaire, paisible, et deschargé d’ennuyeuse imagination : mais je me laisse pourtant à boutades, surprendre des morsures de ces malplaisantes pensees, qui me batent, pendant que je m’arme pour les chasser, ou pour les luicter.

*

Nous autres naturalistes, nous estimons que l’honneur de l’invention est hautement et incomparablement supérieur à l’honneur de la citation.

*

[de l’interprétation et de la glose] Qui ne diroit que les gloses augmentent les doubtes et l’ignorance, puis qu’il ne se voit aucun livre, soit humain, soit divin, sur qui le monde s’embesongne, duquel l’interpretation face tarir la difficulté ? Le centiesme commentaire, le renvoye à son suivant, plus espineux, et plus scabreux, que le premier ne l’avoit trouvé. Quand est-il convenu entre nous, ce livre en a assez, il n’y a meshuy plus que dire ? Cecy se voit mieux en la chicane. On donne authorité de loy à infinis docteurs, infinis arrests, et à autant d’interpretations. Trouvons nous pourtant quelque fin au besoin d’interpreter ? s’y voit-il quelque progrez et advancement vers la tranquillité ? nous faut-il moins d’advocats et de juges, que lors que cette masse de droict, estoit encore en sa premiere enfance ? Au contraire, nous obscurcissons et ensevelissons l’intelligence. Nous ne la descouvrons plus, qu’à la mercy de tant de clostures et barrieres. Les hommes mescognoissent la maladie naturelle de leur esprit. Il ne faict que fureter et quester ; et va sans cesse, tournoyant, bastissant, et s’empestrant, en sa besongne : comme nos vers à soye, et s’y estouffe. Mus in pice. Il pense remarquer de loing, je ne sçay quelle apparence de clarté et verité imaginaire : mais pendant qu’il y court, tant de difficultez luy traversent la voye, d’empeschemens et de nouvelles questes, qu’elles l’esgarent et l’enyvrent. Non guere autrement, qu’il advint aux chiens d’Esope, lesquels descouvrans quelque apparence de corps mort flotter en mer, et ne le pouvans approcher, entreprindrent de boire cette eau, d’asseicher le passage, et s’y estoufferent.

*

Ce n’est rien que foiblesse particuliere, qui nous faict contenter de ce que d’autres, ou que nous-mesmes avous trouvé en cette chasse de cognoissance : un plus habile ne s’en contentera pas. Il y a tousjours place pour un suivant, ouy et pour nous mesmes, et route par ailleurs. Il n’y a point de fin en nos inquisitions. Nostre fin est en l’autre monde. C’est signe de racourcissement d’esprit, quand il se contente : ou signe de lasseté. Nul esprit genereux, ne s’arreste en soy. Il pretend tousjours, et va outre ses forces. Il a des eslans au delà de ses effects. S’il ne s’avance, et ne se presse, et ne s’accule, et ne se choque et tournevire, il n’est vif qu’à demy. Ses poursuites sont sans terme, et sans forme. Son aliment, c’est admiration ; chasse, ambiguité : Ce que declaroit assez Apollo, parlant tousjours à nous doublement, obscurement et obliquement : ne nous repaissant pas, mais nous amusant et embesongnant. C’est un mouvement irregulier, perpetuel, sans patron et sans but. Ses inventions s’eschauffent, se suivent, et s’entreproduisent l’une l’autre.

*

[montaigne fait profession d’ignorance] . Moy, qui ne fais autre profession, y trouve une profondeur et varieté si infinie, que mon apprentissage n’a autre fruict, que de me faire sentir, combien il me reste à apprendre. A ma foiblesse si souvent recognuë, je dois l’inclination que j’ay à la modestie : à l’obeïssance des creances qui me sont prescrites : à une constante froideur et moderation d’opinions : et la haine de ceste arrogance importune et quereleuse, se croyant et fiant toute à soy, ennemie capitale de discipline et de verité. Aristarchus disoit, qu’anciennement, à peine se trouva-il sept sages au monde : et que de son temps à peine se trouvoit-il sept ignorans : Aurions nous pas plus de raison que luy, de le dire en nostre temps ?

*

[sur le corps] Les plaisirs purs de l’imagination, ainsi que les desplaisirs, disent aucuns, sont les plus grands : comme l’exprimoit la balance de Critolaüs. Ce n’est pas merveille. Elle les compose à sa poste, et se les taille en plein drap. J’en voy tous les jours, des exemples insignes, et à l’adventure desirables. Mais moy, d’une condition mixte, grossier, ne puis mordre si à faict, à ce seul object, si simple : que je ne me laisse tout lourdement aller aux plaisirs presents, de la loy humaine et generale. Intellectuellement sensibles, sensiblement intellectuels

 Chercheront ils pas la quadrature du cercle, juchez sur leurs femmes ? Je hay, qu’on nous ordonne d’avoir l’esprit aux nues, pendant que nous avons le corps à table. Je ne veux pas que l’esprit s’y clouë, ny qu’il s’y veautre : mais je veux qu’il s’y applique : qu’il s’y see, non qu’il s’y couche. 

Quand je dance, je dance : quand je dors, je dors. Voire, et quand je me promeine solitairement en un beau verger, si mes pensees se sont entretenuës des occurrences estrangeres quelque partie du temps : quelque autre partie, je les rameine à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude, et à moy. Nature a maternellement observé cela, que les actions qu’elle nous a enjoinctes pour nostre besoing, nous fussent aussi voluptueuses. Et nous y convie, non seulement par la raison, mais aussi par l’appetit : c’est injustice de corrompre ses reigles.

*

Quand je vois, et Cæsar, et Alexandre, au plus espaiz de sa grande besongne, jouïr si plainement des plaisirs humains et corporels, je ne dis pas que ce soit relascher son ame, je dis que c’est la roidir, sousmettant par vigueur de courage, à l’usage de la vie ordinaire, ces violentes occupations et laborieuses pensées. Sages, s’ils eussent creu, que c’estoit là leur ordinaire vocation, cette-cy, l’extraordinaire. Nous sommes de grands fols. Il a passé sa vie en oisiveté, disons-nous : je n’ay rien faict d’aujourd’huy. Quoy ? avez-vous pas vescu ? C’est non seulement la fondamentale, mais la plus illustre de vos occupations. Si on m’eust mis au propre des grands maniements, j’eusse montré ce que je sçavoy faire. Avez vous sceu mediter et manier vostre vie ? vous avez faict la plus grande besoigne de toutes.

*

Pour se montrer et exploicter, nature n’a que faire de fortune. Elle se montre egallement en tous estages : et derriere, comme sans rideau. Avez-vous sceu composer vos moeurs : vous avez bien plus faict que celuy qui a composé des livres. Avez vous sceu prendre du repos, vous avez plus faict, que celuy qui a pris des Empires et des villes. Le glorieux chef-d’oeuvre de l’homme, c’est vivre à propos. Toutes autres choses ; regner, thesauriser, bastir, n’en sont qu’appendicules et adminicules, pour le plus. Je prens plaisir de voir un general d’armée au pied d’une breche qu’il veut tantost attaquer, se prestant tout entier et delivre, à son disner, au devis, entre ses amis. Et Brutus, ayant le ciel et la terre conspirez à l’encontre de luy, et de la liberté Romaine, desrober à ses rondes, quelque heure de nuict, pour lire et breveter Polybe en toute securité. C’est aux petites ames ensevelies du poix des affaires, de ne s’en sçavoir purement desmesler : de ne les sçavoir et laisser et reprendre.

*

[jouyr] J’ay un dictionaire tout à part moy : je passe le temps, quand il est mauvais et incommode ; quand il est bon, je ne le veux pas passer, je le retaste, je m’y tiens. Il faut courir le mauvais, et se rassoir au bon. Cette fraze ordinaire de passe-temps, et de passer le temps, represente l’usage de ces prudentes gens, qui ne pensent point avoir meilleur conte de leur vie, que de la couler et eschaper : de la passer, gauchir, et autant qu’il est en eux, ignorer et fuir ; comme chose de qualité ennuyeuse et desdaignable : Mais je la cognois autre : et la trouve, et prisable et commode, voire en son dernier decours, où je la tiens : Et nous l’a nature mise en main, garnie de telles circonstances et si favorables, que nous n’avons à nous plaindre qu’à nous, si elle nous presse ; et si elle nous eschappe inutilement. Stulti vita ingrata est, trepida est, tota in futurum fertur. Je me compose pourtant à la perdre sans regret : Mais comme perdable de sa condition, non comme moleste et importune. Aussi ne sied-il proprement bien, de ne se desplaire à mourir qu’à ceux, qui se plaisent à vivre. Il y a du mesnage à la jouyr : je la jouis au double des autres : Car la mesure en la jouissance, depend du plus ou moins d’application, que nous y prestons. Principalement à cette heure, que j’apperçoy la mienne si briefve en temps, je la veux estendre en poix : Je veux arrester la promptitude de sa fuite par la promptitude de ma saisie : et par la vigueur de l’usage, compenser la hastiveté de son escoulement. A mesure que la possession du vivre est plus courte, il me la faut rendre plus profonde, et plus pleine.

*

C’est une absoluë perfection, et comme divine, de sçavoir jouyr loyallement de son estre : Nous cherchons d’autres conditions, pour n’entendre l’usage des nostres : et sortons hors de nous, pour ne sçavoir quel il y faict. Si avons nous beau monter sur des eschasses, car sur des eschasses encores faut-il marcher de nos jambes. Et au plus eslevé throne du monde, si ne sommes nous assis, que sus nostre cul.

Les plus belles vies, sont à mon gré celles, qui se rangent au modelle commun et humain avec ordre : mais sans miracle, sans extravagance. Or la vieillesse a un peu besoin d’estre traictee plus tendrement, Recommandons lá à ce Dieu, protecteur de santé et de sagesse : mais gaye et sociale :

Proust

Par là, son sommeil réalisait, dans une certaine mesure, la possibilité de l’amour ; seul, je pouvais penser à elle, mais elle me manquait, je ne la possédais pas. Présente, je lui parlais, mais j’étais trop absent de moi-même pour pouvoir penser. Quand elle dormait, je n’avais plus à parler, je savais que je n’étais plus regardé par elle, je n’avais plus besoin de vivre à la surface de moi-même.

En fermant les yeux, en perdant la conscience, Albertine avait dépouillé, l’un après l’autre, ses différents caractères d’humanité qui m’avaient déçu depuis le jour où j’avais fait sa connaissance. Elle n’était plus animée que de la vie inconsciente des végétaux, des arbres, vie plus différente de la mienne, plus étrange, et qui cependant m’appartenait davantage. Son moi ne s’échappait pas à tous moments, comme quand nous causions, par les issues de la pensée inavouée et du regard. Elle avait rappelé à soi tout ce qui d’elle était au dehors ; elle s’était réfugiée, enclose, résumée, dans son corps.

*

une minute affranchie de l’ordre du temps a recréé en nous l’homme affranchi de l’ordre du temps

*

To be or not to be…

To be, or not to be, that is the question:
Whether ’tis nobler in the mind to suffer
The slings and arrows of outrageous fortune,
Or to take arms against a sea of troubles
And by opposing end them. To die—to sleep,
No more; and by a sleep to say we end
The heart-ache and the thousand natural shocks
That flesh is heir to: ’tis a consummation
Devoutly to be wish’d. To die, to sleep;
To sleep, perchance to dream—ay, there’s the rub:
For in that sleep of death what dreams may come,
When we have shuffled off this mortal coil,
Must give us pause—there’s the respect
That makes calamity of so long life.
For who would bear the whips and scorns of time,
Th’oppressor’s wrong, the proud man’s contumely,
The pangs of dispriz’d love, the law’s delay,
The insolence of office, and the spurns
That patient merit of th’unworthy takes,
When he himself might his quietus make
With a bare bodkin? Who would fardels bear,
To grunt and sweat under a weary life,
But that the dread of something after death,
The undiscovere’d country, from whose bourn
No traveller returns, puzzles the will,
And makes us rather bear those ills we have
Than fly to others that we know not of?
Thus conscience doth make cowards of us all,
And thus the native hue of resolution
Is sicklied o’er with the pale cast of thought,
And enterprises of great pith and moment
With this regard their currents turn awry
And lose the name of action.

Lecture de Montaigne par Merleau-Ponty

“Loin que l’amitié de La Boétie ait été un accident de sa vie, il faudrait dire que Montaigne et l’auteur des Essais sont nés de cette amitié et qu’en somme, pour lui, exister, c’est exister sous le regard de son ami.”

*

Ce qu’il garde du christianisme, c’est le vœu d’ignorance. Pourquoi supposer de l’hypocrisie dans les endroits où il met la religion au-dessus de la critique ? La religion est valable en ceci qu’elle réserve la place de l’étrange et qu’elle sait que notre sort est énigmatique. Toutes les solutions qu’elle donne de l’énigme sont incompatibles avec notre condition monstrueuse. Comme interrogation, elle est fondée à condition qu’elle reste sans réponse. Elle est un des modes de notre folie et notre folie nous est essentielle. Quand on met au centre de l’homme, non pas l’entendement content de soi, mais une conscience qui s’étonne d’elle-même, on ne peut pas annuler le rêve d’un envers des choses, ni réprimer l’invocation sans paroles de cet au-delà. – Ce qui est sûr, c’est que, s’il y a quelque Raison d’univers, nous ne sommes pas dans ses secrets, et avons à gouverner en tout cas notre vie selon nous…

*

Quand il écrit : Je m’étudie plus qu’autre sujet. C’est ma métaphysique, c’est ma physique, il faut prendre ces mots à la lettre. Les explications de l’homme que peuvent nous donner une métaphysique ou une physique, il les récuse par avance, parce que c’est l’homme encore qui « prouve » les philosophies et les sciences, et qu’elles s’expliquent par lui plutôt que lui par elles.
Si par exemple on voulait isoler l’esprit et le corps en les rapportant à des principes différents, on ferait disparaître ce qui est à comprendre : « le monstre », le « miracle », l’homme. En toute conscience, il ne peut donc être question de résoudre le problème de l’homme, il ne peut s’agir que de décrire l’homme comme problème. De là cette idée d’une recherche sans découverte, d’une chasse sans prise, qui n’est pas le vice d’un dilettante, mais la seule méthode convenable quand il s’agit de décrire l’homme. Le monde n’est qu’une école d’inquisition. De là aussi l’attention qu’il porte au ruissellement des pensées, à la spontanéité des songes, et qui lui fait anticiper par moments l’accent de Proust, comme si pour lui déjà la seule victoire sur le
temps était d’exprimer le temps

*

Montaigne raconte que les médecins lui avaient conseillé de se sangler d’une serviette, quand il allait en bateau, pour combattre le mal de mer. Ce que je n’ai point essayé, ajoute-t-il, ayant accoutumé de combattre les défauts qui sont en moi et les dompter par moi-même. Toute sa morale repose sur un mouvement de fierté par lequel il décide de prendre en main sa vie hasardeuse, puisque rien n’a de sens, si ce n’est en elle. Après ce détour vers lui-même, tout lui paraît bon de nouveau. Il disait qu’il aimerait mourir plutôt à cheval que dans son lit. Ce n’est pas qu’il comptât pour l’aider sur la colère du guerrier, c’est qu’il trouvait dans les choses, avec une menace, un viatique. Il a vu le lien ambigu qui l’attachait à elles. Il a vu qu’il n’y a pas [266] à choisir entre soi, – et les choses. Le moi n’est pas sérieux, il n’aime pas se lier. Mais est-il rien certain, résolu, dédaigneux, contemplatif, grave, sérieux comme l’âne ?… C’est la liberté sans condition qui rend capable d’attachement absolu. Montaigne dit de lui-même : j’ai été si épargnant à promettre que je pense avoir plus tenu que promis ni dû. Il a cherché et peut-être trouvé le secret d’être, dans le même temps, ironique et grave, libre et fidèl

Montaigne et la sexualité

[Sur des vers de Virgile] Mais venons à mon thème. Qu’a fait l’action génitale aux hommes, si naturelle, si nécessaire, et si juste, pour n’en oser parler sans vergogne, et pour l’exclure des propos sérieux et réglés ? Nous prononçons hardiment, tuer, dérober, trahir : et cela nous n’oserions qu’entre les dents

[De la force de l’imagination livre I : sur l’impuissance sexuelle] Les maries, qui ont tout leur temps, ne doivent ni presser leur entreprise ni en tâter, s’ils ne sont pas prêts. Et mieux vaut faillir indécemment à étrenner la couche nuptiale, pleine de trouble et de fièvre, et attendre une, puise une autre opportunité plus intime et moins inquiète que de tomber dans une perpétuelle misère pour s’être frappé et désespéré du premier refus. On a bien raison de remarquer l’indocile liberté de ce membre, qui, s’ingérant si importunément alors que nous n’en avons que faire et défaillant si importunément alors que nous en avons le plus affaire, dispute l’autorité à notre volonté de façon si impérieuse en refusant avec tant de fierté et d’obstination nos sollicitations tant mentales que manuelles.

 Si toutesfois en ce qu’on gourmande sa rebellion, et qu’on en tire preuve de sa condemnation, il m’avoit payé pour plaider sa cause : à l’adventure mettroy-je en souspeçon noz autres membres ses compagnons, de luy estre allé dresser par belle envie, de l’importance et douceur de son usage, cette querelle apostée, et avoir par complot, armé le monde à l’encontre de luy, le chargeant malignement seul de leur faute commune. Car je vous donne à penser, s’il y a une seule des parties de nostre corps, qui ne refuse à nostre volonté souvent son operation, et qui souvent ne s’exerce contre nostre volonté. elles ont chacune des passions propres, qui les esveillent et endorment, sans nostre congé. A quant de fois tesmoignent les mouvements forcez de nostre visage, les pensées que nous tenions secrettes, et nous trahissent aux assistants ? Cette mesme cause qui anime ce membre, anime aussi sans nostre sceu, le coeur, le poulmon, et le pouls. La veue d’un object agreable, respandant imperceptiblement en nous la flamme d’une emotion fievreuse. N’y a-il que ces muscles et ces veines, qui s’elevent et se couchent, sans l’adveu non seulement de nostre volonté, mais aussi de nostre pensée ? Nous ne commandons pas à noz cheveux de se herisser, et à nostre peau de fremir de desir ou de crainte. La main se porte souvent ou nous ne l’envoyons pas. La langue se transit, et la voix se fige à son heure. Lors mesme que n’ayans de quoy frire, nous le luy deffendrions volontiers, l’appetit de manger et de boire ne laisse pas d’emouvoir les parties, qui luy sont subjettes, ny plus ny moins que cet autre appetit : et nous abandonne de mesme, hors de propos, quand bon luy semble. 

Sur l’impuissance, septième élégie

Mais elle n’a donc, cette jeune fille, ni beauté ni grâce ? mais elle ne fut donc pas assez longtemps l’objet de mes voeux ? Je l’ai tenue dans mes bras, et je suis resté impuissant ; honte à moi ! qui ne fus qu’une masse inerte sur son lit paresseux. Pleins des désirs qui l’enflammaient elle-même, je n’ai pu réveiller chez moi l’organe du plaisir, hélas ! épuisé. Elle eut beau passer autour de mon cou ses bras d’ivoire, plus blancs que la neige de Sithonie ; elle eut beau, de sa langue voluptueuse, prodiguer des baisers à la mienne, glisser sous ma cuisse sa cuisse lascive, me donner les noms les plus tendres, m’appeler son vainqueur, me dire tout ce qui peut exciter la passion ; mes membres engourdis, comme s’ils eussent été frottés de la froide ciguë, ne me rendirent aucun office. Je suis demeuré comme un tronc sans vigueur, comme une statue, comme une masse inutile, et je pouvais douter si j’étais un corps ou bien une ombre.
Quelle sera donc ma vieillesse, si j’y parviens jamais, quand ma jeunesse me fait ainsi défaut ? Hélas ! je rougis de mon âge ! Je suis jeune, je suis homme, et ma maîtresse n’a trouvé en moi ni la jeunesse ni la virilité ! Telle sort de la couche la pieuse prêtresse, pour aller veiller à la garde du feu éternel ; telle une chaste soeur quitte un frère bien aimé : naguère pourtant j’acquittai deux fois ma dette avec la blonde Chië, trois fois avec la blanche Pitho, trois fois avec Libas ; et, pressé par Corinne, j’ai pu, je m’en souviens, soutenir neuf fois l’assaut dans une courte nuit.
Est-ce la vertu d’un poison thessalien qui tient aujourd’hui mes membres engourdis ? Dois-je à un enchantement, à une herbe vénéneuse mon triste état ? Quelque sorcière a-t-elle écrit contre moi, sur la cire de Phénicie, de redoutables noms ; ou bien m’a-t-elle enfoncé dans le foie ses aiguilles acérées ? Les trésors de Cérès, frappés par un enchantement, ne sont bientôt plus qu’une herbe stérile : soumises à un enchantement, les eaux d’une fontaine se tarissent ; alors, on voit aussi le gland se détacher du chêne, la grappe tomber de la vigne, et les fruits s’échapper de l’arbre, sans qu’il soit agité ; qui empêche que la magie ne puisse aussi engourdir le corps ? Peut-être a-t-elle ôté au mien sa sensibilité ? A cela joignez la honte ; oui, la honte me devint aussi fatale, et elle fut la seconde cause de mon impuissance.
Qu’elle était belle, quand je la vis ; quand je la touchai, qu’elle était belle ! La tunique qui la couvre ne la touche pas de plus près. Le roi de Pylos, à ce doux contact, aurait pu rajeunir, et Tithon se serait senti des forces au-dessus de son âge. En elle je trouvai une maîtresse ; mais en moi elle ne trouva point un homme ! Quelles prières, quels voeux nouveaux ferai-je aujourd’hui ? Sans doute après le honteux usage que j’en ai fait, les dieux se sont repentis de m’avoir accordé le présent que je tenais d’eux.
Je brûlais d’être accueilli par ma maîtresse ; elle m’a accueilli ; de lui donner des baisers ; je lui en ai donné ; d’obtenir toutes ses faveurs ; je les ai obtenues. A quoi m’a servi d’être si heureux, d’être roi sans régner ? Avare, je n’ai fait que posséder tant de richesses. Ainsi, l’indiscret Tantale a soif au milieu des ondes ; ainsi, il voit autour de lui des fruits auxquels il ne peut toucher ; ainsi, l’époux s’éloigne le matin de sa jeune épouse, pour s’approcher saintement de l’autel des dieux.
Mais peut-être ne m’a-t-elle pas donné ses baisers les plus doux et les plus brillants ; peut-être n’a-t-elle point mis tout en oeuvre pour me stimuler. Le chêne le plus ferme, le diamant le plus dur, les rochers insensibles, elle les eût animés par ses caresses. Elle eût pu émouvoir tout être doué de la vie, tout ce qui est homme ; mais alors je n’étais ni un être vivant ni un homme. Quel plaisir feraient à un sourd les chants de Phémius ? Quel plaisir un tableau ferait-il au malheureux Tamyras ?
Quelles joies cependant ne m’étais-je pas secrètement promises ? Quelle variété de jouissances n’avais-je pas d’avancé imaginées ! et mes membres, ô honte ! sont restés comme morts, plus languissants que la rose qui fut cueillie la veille ! Maintenant qu’il n’est plus temps, les voilà qui se raidissent et qui reviennent à la vie ; les voilà qui redemandent à agir, et à reprendre leur service. Que ne restes-tu plutôt engourdie de honte, misérable partie de moi-même ? C’est ainsi que je me suis laissé prendre à tes promesses. Tu as trompé ma maîtresse ; par toi je me suis trouvé en défaut ; par toi, j’ai éprouvé, avec le plus grave dommage, le plus sensible affront ; et cependant ma belle ne dédaigna pas de l’aiguillonner avec sa main délicate ; mais voyant que tout son art ne pouvait me tirer de ma langueur, et qu’oubliant sa fierté, cet organe retombait sur lui-même : “Pourquoi se jouer de moi, s’écria-t-elle ? qui te forçait, pauvre insensé, à venir malgré toi t’étendre sur ma couche ? Ou bien une magicienne d’Ea t’a ensorcelé, en te traversant de sa laine, ou tu sors épuisé des bras d’une autre” Aussitôt, elle s’élança de son lit, couverte de sa tunique légère, et ne craignit pas de s’enfuir nu-pieds ; et pour que ses femmes ne pussent croire qu’elle sortait intacte de mes bras, elle prit de l’eau, et cacha ainsi cet affront.

Amores, III, VII