Textes

Prayer to my son

“Build me a son whose wishes will not take the place of deeds; a son who will know Thee—and that to know himself is the foundation stone of knowledge.

“Lead him, I pray, not in the path of ease and comfort, but under the stress and spur of difficulties and challenge. Here let him learn to stand up in the storm; here let him learn compassion for those who fail.

“Build me a son whose heart will be clear, whose goal will be high, a son who will master himself before he seeks to master other men, one who will reach into the future, yet never forget the past.

“And after all these things are his, add, I pray, enough of a sense of humor, so that he may always be serious, yet never take himself too seriously. Give him humility, so that he may always remember the simplicity of true greatness, the open mind of true wisdom, and the meekness of true strength.

“Then I, his father, will dare to whisper, ‘I have not lived in vain.’”

Kundera

L’idée de la Grande Marche, dont Franz aime à s’enivrer, est le kitsch politique qui unit les gens de gauche de tous les temps et de toutes les tendances. La Grande Marche, c’est ce superbe cheminement en avant, le cheminement vers la fraternité, l’égalité, la justice, le bonheur, et plus loin encore, malgré tous les obstacles, car il faut qu’il y ait des obstacles pour que la marche puisse être la Grande Marche.

La dictature du prolétariat ou la démocratie ? Le refus de la société de consommation ou l’augmentation de la production ? La guillotine ou l’abolition de la peine de mort ? Ça n’a pas d’importance. Ce qui fait d’un homme de gauche un homme de gauche ce n’est pas telle ou telle théorie, mais sa capacité à intégrer n’importe quelle théorie dans le kitsch de la Grande Marche. »

*

Franz a raison. Je songe au journaliste qui organisait à Prague une campagne de signatures pour l’amnistie des prisonniers politiques. Il savait bien que cette campagne n’aidait pas les prisonniers:. L’objectif véritable n’était pas de libérer les prisonniers mais de démonter qu’il y a encore des gens qui n’ont pas peur. Ce qu’il faisait tenait du spectacle, mais il n’avait pas d’autre possibilité.

Il n’avait pas le choix entre l’action et le spectacle. Il n’avait qu’un seul choix : donner un spectacle ou ne rien faire.

Il y a des situations où l’homme est condamné à donner un spectacle. 

*

S’ils étaient restés ensemble plus longtemps, peut être auraient ils commencé à comprendre peu à peu les mots qu’ils prononçaient. Leurs vocabulaires se seraient pudiquement et lentement rapprochés comme des amants très timides et leur musique à tous deux aurait commencé à se fondre dans la musique de l’autre.

La voix

Une voix, une voix qui vient de si loin
Qu’elle ne fait plus tinter les oreilles,
Une voix, comme un tambour, voilée
Parvient pourtant, distinctement, jusqu’à nous.
Bien qu’elle semble sortir d’un tombeau
Elle ne parle que d’été et de printemps.
Elle emplit le corps de joie,
Elle allume aux lèvres le sourire.
Je l’écoute. Ce n’est qu’une voix humaine
Qui traverse les fracas de la vie et des batailles,
L’écroulement du tonnerre et le murmure des bavardages.
Et vous ? Ne l’entendez-vous pas ?
Elle dit “La peine sera de courte durée”
Elle dit “La belle saison est proche.”
Ne l’entendez-vous pas ?
Robert Desnos, « La Voix » in Contrée (1944

Jammes vers épars

Une cloche battit, pareille à un cœur pauvre

*

Mon cœur sur la muraille en s’ouvrant est tombé
Par un de ces jours blancs ou les pêches se meurent

*

Ma lèvre vers toi brûle
Comme une guêpe qui s’irrite sur des fleurs

*

Nous volons quelques jours ensemble, sans savoir
Ce qui gonfle nos cœurs de graines et d’espoir.
Puis, pour faire leur nid aux œufs bleus qui vont naitre,
Ne trouvant pas pour eux de choses assez douces
Nous tapissons le cœur de la plus tendre mousse
Avec le duvet clair tombé de nos caressesl

*

Vois! Amsterdam s’endort sous les cils de la neige
Dans un parfum de brume et de charbon amer

*

Je n’espère plus rien, mon Dieu, je me résigne.
Je me laisse aller comme la courbe des collines.

Céline

C’est plus difficile de renoncer à l’amour qu’à la vie. On passe son temps à tuer ou à adorer en ce monde et cela tout ensemble. « Je te hais ! Je t’adore ! » On se défend, on s’entretient, on repasse sa vie au bipède du siècle suivant, avec frénésie, à tout prix, comme si c’était formidablement agréable de se continuer, comme si ça allait nous rendre, au bout du compte, éternels. Envie de s’embrasser malgré tout, comme on se gratte.

September 1, 1939

I sit in one of the dives
On Fifty-second Street
Uncertain and afraid
As the clever hopes expire
Of a low dishonest decade:
Waves of anger and fear
Circulate over the bright
And darkened lands of the earth,
Obsessing our private lives;
The unmentionable odour of death
Offends the September night.

Accurate scholarship can
Unearth the whole offence
From Luther until now
That has driven a culture mad,
Find what occurred at Linz,
What huge imago made
A psychopathic god:
I and the public know
What all schoolchildren learn,
Those to whom evil is done
Do evil in return.

Exiled Thucydides knew
All that a speech can say
About Democracy,
And what dictators do,
The elderly rubbish they talk
To an apathetic grave;
Analysed all in his book,
The enlightenment driven away,
The habit-forming pain,
Mismanagement and grief:
We must suffer them all again.

Into this neutral air
Where blind skyscrapers use
Their full height to proclaim
The strength of Collective Man,
Each language pours its vain
Competitive excuse:
But who can live for long
In an euphoric dream;
Out of the mirror they stare,
Imperialism’s face
And the international wrong.

Faces along the bar
Cling to their average day:
The lights must never go out,
The music must always play,
All the conventions conspire
To make this fort assume
The furniture of home;
Lest we should see where we are,
Lost in a haunted wood,
Children afraid of the night
Who have never been happy or good.

The windiest militant trash
Important Persons shout
Is not so crude as our wish:
What mad Nijinsky wrote
About Diaghilev
Is true of the normal heart;
For the error bred in the bone
Of each woman and each man
Craves what it cannot have,
Not universal love
But to be loved alone.

From the conservative dark
Into the ethical life
The dense commuters come,
Repeating their morning vow;
“I will be true to the wife,
I’ll concentrate more on my work,”
And helpless governors wake
To resume their compulsory game:
Who can release them now,
Who can reach the deaf,
Who can speak for the dumb?

All I have is a voice
To undo the folded lie,
The romantic lie in the brain
Of the sensual man-in-the-street
And the lie of Authority
Whose buildings grope the sky:
There is no such thing as the State
And no one exists alone;
Hunger allows no choice
To the citizen or the police;
We must love one another or die.

Defenceless under the night
Our world in stupor lies;
Yet, dotted everywhere,
Ironic points of light
Flash out wherever the Just
Exchange their messages:
May I, composed like them
Of Eros and of dust,
Beleaguered by the same
Negation and despair,
Show an affirming flame.

Oublieuse mémoire – Supervielle

J’aurai rêvé ma vie à l’instar des rivières
Vivant en même temps la source et l’océan
Sans pouvoir me fixer même un mince moment
Entre le mont, la plaine et les plages dernières.
Suis-je ici, suis-je là? Mes rives coutumières
Changent de part et d’autre et me laissent errant.
Suis-je l’eau qui s’en va, le nageur descendant
Plein de trouble pour tout ce qu’il laissa derrière?
Ou serais-je plutôt sans même le savoir
Celui qui dans la nuit n’a plus que la ressource
De chercher l’océan du côté de la source
Puisqu’est derrière lui le meilleur de l’espoir?

Bonnefoy – Les planches courbes

Et nul n’a bu au verre que je pose
Ni pris du fruit qui était devant moi,
Un peu de vent fait remuer la poussière
D’herbes sèches, de graines, sur le chemin.

L’été : un éblouissement comme est la neige,
Celle qui vient légère et ne dure pas,
Et rien de nous n’en trouble la lumière
D’eau qui s’est condensée puis s’évapore.

D’où la sérénité, même l’allégresse
De ces instants qui savent que n’est rien.
Flocon la main qui avait pris le verre,
Autres flocons l’été, le ciel, les souvenirs.

Sonnets à Orphée, II, 29

Quiet friend who has come so far,

feel how your breathing makes more space around you.
Let this darkness be a bell tower
and you the bell. As you ring,

what batters you becomes your strength.
Move back and forth into the change.
What is it like, such intensity of pain?
If the drink is bitter, turn yourself to wine.

In this uncontainable night,
be the mystery at the crossroads of your senses,
the meaning discovered there.

And if the world has ceased to hear you,
say to the silent earth: I flow.
To the rushing water, speak: I am.

Sonnets to Orpheus II, 29

Aragon

Et le roman s’achève de lui-même
J’ai déchiré ma vie et mon poème
Plus tard plus tard on dira qui je fus
J’ai déchiré des pages et des pages
Dans le miroir j’ai brisé mon visage
Le grand soleil ne me reconnaît plus
J’ai déchiré mon livre et ma mémoire
Il y avait dedans trop d’heures noires
Déchiré l’azur pour chasser les nues
Déchiré mon chant pour masquer les larmes
Dissipé le bruit que faisaient les armes
Souri dans la pluie après qu’il a plu
Déchiré mon coeur déchiré mes rêves
Que de leurs débris une aube se lève
Qui n’ai jamais vu ce que moi j’ai vu