Dernière Lettre de Charles Bochard, résistant

Mon cher Robert,
Ce sera ma 1ère lettre de l’année 1944 et ce sera la dernière de ma vie. J’ai été condamné à mort avec 16 autres types par les Allemands le 20-1-44 et depuis ce jour-là j’attends d’être fusillé. Tu sais cher Robert j’ai du courage et ce n’est pas la mort qui me fait peine, c’est de penser à ma pauvre mère qui va avoir une grande peine car elle n’aura pas eu de chance dans sa vie, mon père et mes 2 frères tués par la guerre et moi qui vais les rejoindre, la malchance c’était abattue sur ma famille. Depuis le 20 je passe en revue ce que j’ai fait dans ma vie si courte vie. Je regrette une chose c’est de ne pas voir la fin de la guerre, toi et tous les copains la Josepha, Iutha , +Fortanet, Moggio, Parad , Gagnon , Kaky etc. À tous ceux du rugby et toutes les copines, Colette. Tu diras au Kaky qu’il dise à la Lulu que j’ai beaucoup pensé à elle dans mes derniers instants de ma vie. Si tu te maries un jour pense à moi ce jour-là et promets-moi ce que si un jour, j’ai une tombe de demander aux copains de m’offrir une belle couronne de roses blanches avec le ruban du R.C.F.C.


Remercie bien ta mère de ce qu’elle a fait pour moi et surtout sois gentil avec elle. Pour mes effets que j’avais dans ma chambre et mon vélo qu’on les envoie à ma mère ainsi que toutes mes photos. Adieu mon vieux Robert pense de temps en temps à celui qui as été ton copain et qui t’aimais comme un frère. Serre la main et embrasse tous ceux qui furent mes copains ainsi que les copines que j’ai connues avec toi. Adieu mon vieux et je te souhaite ainsi qu’à tous les copains une vie belle et heureuse et que notre sacrifice aura enfin servie à quelle chose de propre pour la France et surtout dis-toi bien que devant le peloton d’exécution je me tiendrai aussi bien que sur un terrain de rugby.


Ton copain et ton frère

Apologie de Raimond de Sebonde

La presomption est nostre maladie naturelle et originelle. La plus calamiteuse et fragile de toutes les creatures c’est l’homme, et quant et quant, la plus orgueilleuse. Elle se sent et se void logée icy parmy la bourbe et le fient du monde, attachée et cloüée à la pire, plus morte et croupie partie de l’univers, au dernier estage du logis, et le plus esloigné de la voute celeste, avec les animaux de la pire condition des trois : et se va plantant par imagination au dessus du cercle de la Lune, et ramenant le ciel soubs ses pieds. C’est par la vanité de ceste mesme imagination qu’il s’egale à Dieu, qu’il s’attribue les conditions divines, qu’il se trie soy-mesme et separe de la presse des autres creatures, taille les parts aux animaux ses confreres et compagnons, et leur distribue telle portion de facultez et de forces, que bon luy semble. Comment cognoist il par l’effort de son intelligence, les branles internes et secrets des animaux ? par quelle comparaison d’eux à nous conclud il la bestise qu’il leur attribue ?

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Mais pour revenir à mon propos, nous avons pour nostre part, l’inconstance, l’irresolution, l’incertitude, le deuil, la superstition, la solicitude des choses à venir, voire apres nostre vie, l’ambition, l’avarice, la jalousie, l’envie, les appetits desreglez, forcenez et indomptables, la guerre, la mensonge, la desloyauté, la detraction, et la curiosité. Certes nous avons estrangement surpayé ce beau discours, dequoy nous nous glorifions, et cette capacité de juger et cognoistre, si nous l’avons achetée au prix de ce nombre infiny des passions, ausquelles nous sommes incessamment en prinse. 

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La peste de l’homme, c’est la prétention de savoir.

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Lors que les vrais maux nous faillent, la science nous preste les siens : cette couleur et ce teint, vous presagent quelque defluxion caterreuse : cette saison chaude vous menasse d’une émotion fievreuse : cette coupeure de la ligne vitale de vostre main gauche, vous advertit de quelque notable et voisine indisposition : Et en fin elle s’en addresse tout detroussément à la santé mesme : Ceste allegresse et vigueur de jeunesse, ne peut arrester en une assiete, il luy faut desrober du sang et de la force, de peur qu’elle ne se tourne contre vous mesmes. Comparés la vie d’un homme asservy à telles imaginations, à celle d’un laboureur, se laissant aller apres son appetit naturel, mesurant les choses au seul sentiment present, sans science et sans prognostique, qui n’a du mal que lors qu’il l’a : où l’autre a souvent la pierre en l’ame avant qu’il l’ait aux reins : comme s’il n’estoit point assez à temps pour souffrir le mal lors qu’il y sera, il l’anticipe par fantasie, et luy court au devant.

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Contre les exercices d’Epicure et la prétention du philosophe à l’ataraxie :”La mémoire nous représente non pas ce que nous choisissons mais ce qui lui plaît. Voire, il n’est rien qui imprime si vivement quelque chose en notre souvenance que le désir de l’oublier !”

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ô outrecuidance, combien tu nous empêches !

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Les hommes ayant tout essayé, tout sondé, et n’ayant trouvé dans cet amas de science et cette provision de tant de choses diverses rien de solide et de ferme, et rien que vanité, ils ont renoncé à leur présomption et reconnu leur condition naturelle.

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Montaigne dresse un portrait de Pyrrhon qui laisse transparaître en filigrane son propre idéal de vie :

Qui fait que je ne puis pas bien assortir à ce discours, ce qu’on dit de Pyrrho. Ils le peignent stupide et immobile, prenant un train de vie farouche et inassociable, attendant le hurt des charrettes, se presentant aux precipices, refusant de s’accommoder aux loix. Cela est encherir sur sa discipline. Il n’a pas voulu se faire pierre ou souche : il a voulu se faire homme vivant, discourant, et raisonnant, jouyssant de tous plaisirs et commoditez naturelles, embesoignant et se servant de toutes ses pieces corporelles et spirituelles, en regle et droicture. Les privileges fantastiques, imaginaires, et faulx, que l’homme s’est usurpé, de regenter, d’ordonner, d’establir, il les a de bonne foy renoncez et quittez.

Si n’est-il point de secte, qui ne soit contrainte de permettre à son sage de suivre assez de choses non comprinses, ny perceuës ny consenties, s’il veut vivre. Et quand il monte en mer, il suit ce dessein, ignorant s’il luy sera utile : et se plie, à ce que le vaisseau est bon, le pilote experimenté, la saison commode : circonstances probables seulement. Apres lesquelles il est tenu d’aller, et se laisser remuer aux apparances, pourveu qu’elles n’ayent point d’expresse contrarieté. Il a un corps, il a une ame : les sens le poussent, l’esprit l’agite. Encore qu’il ne treuve point en soy cette propre et singuliere marque de juger, et qu’il s’apperçoive, qu’il ne doit engager son consentement, attendu qu’il peut estre quelque faulx pareil à ce vray : il ne laisse de conduire les offices de sa vie pleinement et commodement. Combien y a il d’arts, qui font profession de consister en la conjecture, plus qu’en la science ? qui ne decident pas du vray et du faulx, et suivent seulement ce qu’il semble ? Il y a, disent-ils, et vray et faulx, et y a en nous dequoy le chercher, mais non pas dequoy l’arrester à la touche. Nous en valons bien mieux, de nous laisser manier sans inquisition, à l’ordre du monde. Une ame garantie de prejugé, a un merveilleux avancement vers la tranquillité. Gents qui jugent et contrerollent leurs juges, ne s’y soubsmettent jamais deuëment. Combien et aux loix de la religion, et aux loix politiques se trouvent plus dociles et aisez à mener, les esprits simples et incurieux, que ces esprits surveillants et pedagogues des causes divines et humaines ?

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l n’est rien en l’humaine invention, où il y ait tant de verisimilitude et d’utilité. Cette-cy presente l’homme nud et vuide, recognoissant sa foiblesse naturelle, propre à recevoir d’en hault quelque force estrangere, desgarni d’humaine science, et d’autant plus apte à loger en soy la divine, aneantissant son jugement, pour faire plus de place à la foy : ny mescreant ny establissant aucun dogme contre les loix et observances communes, humble, obeïssant, disciplinable, studieux ; ennemy juré d’heresie, et s’exemptant par consequent des vaines et irreligieuses opinions introduites par les fauces sectes. C’est une carte blanche preparée à prendre du doigt de Dieu telles formes qu’il luy plaira d’y graver. Plus nous nous renvoyons et commettons à Dieu, et renonçons à nous, mieux nous en valons. Accepte, dit l’Ecclesiaste, en bonne part les choses au visage et au goust qu’elles se presentent à toy, du jour à la journée : le demeurant est hors de ta cognoissance.

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Pourquoi non seulement Aristote, mais la plupart des philosophes, ont-ils affecté la difficulté, si ce n’est pour faire valoir la vanité du sujet et amuser la curiosité de notre esprit en lui donnant de quoi se repaître à ronger cet os creux et décharné ? (…) La difficulté est une monnaie que les savants emploient, comme les joueurs de passe-passe, pour ne découvrir point la vanité de leur art, et dont l’humaine bêtise se paye aisément.

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A propos de la diversité des opinions des philosophes sur les dieux : fiez-vous donc à votre philosophie, allez vous vanter d’avoir trouvé la fève dans le gateau quand vous voyez ce tintamarre de tant de cervelles philosophiques !

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L’hommme est bien insensé : il ne saurait forger un ciron, et il forge des dieux par douzaines ! (…) La construction et la déconstruction de Dieu, les conditions de la divinité, se forgent par l’homme par référence à lui-même. Quel patron et quel modèle ! Etirons, élevons, et grossissons les qualités humaines tant qu’il nous plaira. Enfle-toi pauvre homme, et encore, et encore, et encore, tu n’y seras point.

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Il nous faut noter, qu’à chasque chose, il n’est rien plus cher, et plus estimable que son estre (Le Lyon, l’aigle, le daulphin, ne prisent rien au dessus de leur espece) et que chacune rapporte les qualitez de toutes autres choses à ses propres qualitez : Lesquelles nous pouvons bien estendre et racourcir, mais c’est tout ; car hors de ce rapport, et de ce principe, nostre imagination ne peut aller, ne peut rien diviner autre, et est impossible qu’elle sorte de là, et qu’elle passe au delà. 

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Grand coup d’épée contre Aristote : “le dieu de la science scolastique, c’est Aristote : c’est péché que de débattre de ses ordonnances, comme ce l’était de celles de Lycurgue à Sparte ! Sa doctrine nous sert de loi magistrale, qui d’aventure est aussi fausse qu’une autre.

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Il se void infinis pareils exemples, non d’argumens faux seulement, mais ineptes, ne se tenans point, et accusans leurs autheurs non tant d’ignorance que d’imprudence, lés reproches que les philosophes se font les uns aux autres sur les dissentions de leurs opinions, et de leurs sectes. Qui fagoteroit suffisamment un amas des asneries de l’humaine sapience, il diroit merveilles.

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Sur la multitude des jugements : “je dis de même de la philosophie : elle a tant de visages et de varieté, et a tant dict, que tous nos songes et resveries s’y trouvent. L’humaine phantasie ne peut rien concevoir en bien et en mal qui n’y soit. Et j’en laisse plus librement aller mes caprices en public : d’autant que bien qu’ils soyent nez chez moy, et sans patron, je sçay qu’ils trouveront leur relation à quelque humeur ancienne, et ne faudra quelqu’un de dire : Voyla d’où il le print.

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Un soing extreme tient l’homme d’alonger son estre ; il y a pourveu par toutes ses pieces. Et pour la conservation du corps, sont les sepultures : pour la conservation du nom, la gloire.

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Maladie de l’homme curieux : “on le bride et on le garrrotte de religions, de lois, de coutumes, de science, de préceptes, de peines, et de récompenses mortelles et immortelles : encore voit-on que, par sa volatilité et sa débauche, il échappe à tous ces liens. C’est un corps inconsistant, qui n’a par où être saisi et assené, un corps divers et difforme, sur lequel on ne peut assurer ni noeud ni prise. Assurément, il est peu d’âmes assez réflées, assez fortes et assez bien nées auxquelles on puisse se fier pour leur propre conduite et qui puissent, avec modération et sans témérité, voguer dans la liberté de leurs jugements au-delà des opinions communes.”

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Sur la volatilité de nos jugements : Si je me suis trouvé souvent trahy sous cette couleur, si ma touche se trouve ordinairement fauce, et ma balance inegale et injuste, quelle asseurance en puis-je prendre à cette fois plus qu’aux autres ? N’est-ce pas sottise de me laisser tant de fois piper à un guide ? Toutesfois, que la fortune nous remue cinq cens fois de place, qu’elle ne face que vuyder et remplir sans cesse, comme dans un vaisseau, dans nostre croyance autres et autres opinions, tousjours la presente et la derniere c’est la certaine et l’infallible. Pour cette cy il faut abandonner les biens, l’honneur, la vie et le salut.

J’ay le pied si instable et si mal assis, je le trouve si aysé à croler et si prest au branle, et ma veue si desreglée, que à jun je me sens autre qu’apres le repas ; si ma santé me rid et la clarté d’un beau jour, me voylà honneste homme ; si j’ay un cor qui me presse l’orteil, me voylà renfroigné, mal plaisant et inaccessible. Un mesme pas de cheval me semble tantost rude, tantost aysé, et mesme chemin à cette heure plus court, une autre-fois plus long, et une mesme forme ores plus, ores moins agreable. Maintenant je suis à tout faire, maintenant à rien faire ; ce qui m’est plaisir à cette heure, me sera quelque fois peine. Il se faict mille agitations indiscretes et casuelles chez moy. Ou l’humeur melancholique me tient, ou la cholerique ; et de son authorité privée, à cet’heure le chagrin predomine en moy, à cet’heure l’alegresse. Quand je prens des livres, j’auray apperceu en tel passage des graces excellentes et qui auront feru mon ame ; qu’un’autre fois j’y retombe, j’ay beau le tourner et virer, j’ay beau le plier et le manier, c’est une masse inconnue et informe pour moy. En mes escris mesmes je ne retrouve pas tousjours l’air de ma premiere imagination : je ne sçay ce que j’ay voulu dire, et m’eschaude souvent à corriger et y mettre un nouveau sens, pour avoir perdu le premier, qui valloit mieux. Je ne fay qu’aller et venir : mon jugement ne tire pas tousjours en avant ; il flotte, il vague.

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Quelle vérité est-ce que les montagnes bornent, et qui est mensonge pour le monde qui se tient au-delà? Rappelle le “Plaisante justice qu’ une rivière borne. Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà.” de Pascal

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Sur le langage obscur des philosophes: Que l’autheur puisse gaigner cela d’attirer et enbesoigner à soy la posterité (ce que non seulement la suffisance, mais autant ou plus la faveur fortuite de la matiere peut gaigner) ; qu’au demeurant il se presente, par bestise ou par finesse, un peu obscurement et diversement : il ne lui chaille ! Nombre d’esprits, le belutants et secouants, en exprimeront quantité de formes, ou selon, ou à costé, ou au contraire de la sienne, qui lui feront toutes honneur. Il se verra enrichi des moyens de ses disciples, comme les regens du Lendit.

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sur la multitude des commentateurs : Voyez demener et agiter Platon. Chacun, s’honorant de l’appliquer à soi, le couche du costé qu’il le veut. On le promeine et l’insere à toutes les nouvelles opinions que le monde reçoit ; et le differente l’on a soy-mesmes selon le different cours des choses

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Notre raison est bien plus soumise à nos sens que veulent le croire les Epicuriens : A un homme ennuyé et affligé la clarté du jour semble obscurcie et tenebreuse. Nos sens sont non seulement alterez, mais souvent hebetez du tout par les passions de l’ame. Combien de choses voyons nous, que nous n’appercevons pas si nous avons nostre esprit empesché ailleurs ?

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Mais nostre veiller n’est jamais si esveillé qu’il purge et dissipe bien à point les resveries, qui sont les songes des veillans, et pires que songes. Nostre raison et nostre ame, recevant les fantasies et opinions qui luy naissent en dormant, et authorisant les actions de nos songes de pareille approbation qu’elle faict celles du jour, pourquoy ne mettons nous en doubte si nostre penser, nostre agir, n’est pas un autre songer, et nostre veiller quelque espece de dormir ? Si les sens sont noz premiers juges, ce ne sont pas les nostres qu’il faut seuls appeller au conseil, car en cette faculté les animaux ont autant ou plus de droit que nous.

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L’humeur que succe la racine d’un arbre, elle se fait tronc, feuille et fruit ; et l’air n’estant qu’un, il se faict, par l’appliquation à une trompette, divers en mille sortes de sons : sont-ce, dis-je, nos sens qui façonnent de mesme de diverses qualitez ces sujects, ou s’ils les ont telles ? Et sur ce doubte, que pouvons nous resoudre de leur veritable essence ? D’avantage, puis que les accidens des maladies, de la resverie ou du sommeil, nous font paroistre les choses autres qu’elles ne paroissent aux sains, aux sages et à ceux qui veillent, n’est-il pas vraysemblable que nostre assiette droicte et nos humeurs naturelles ont aussi dequoy donner un estre aux choses, se rapportant à leur condition, et les accommoder à soy, comme font les humeurs desreglées ? et nostre santé aussi capable de leur fournir son visage, comme la maladie ? Pourquoy n’a le temperé quelque forme des objects relative à soy, comme l’intempéré, et ne leur imprimera-il pareillement son charactere ? Le desgouté charge la fadeur au vin ; le sain, la saveur ; l’alteré, la friandise. Or, nostre estat accommodant les choses à soy et les transformant selon soy, nous ne sçavons plus quelles sont les choses en verité : car rien ne vient à nous que falsifié et alteré par nos sens. Où le compas, l’esquarre et la regle sont gauches, toutes les proportions qui s’en tirent, tous les bastimens qui se dressent à leur mesure, sont aussi necessairement manques et defaillans. L’incertitude de nos sens rend incertain tout ce qu’ils produisent

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Comment résoudre la multitude d’interprétations ? “Il nous faudrait quelqu’un qui fût exempt de ces qualités, afin que, sans préjugé, il jugeât de ces propositions comme de choses qui lui fussent indifférentes : et, à ce compte, il nous faudrait un juge qui ne fût pas !

Portrait de la jeunesse – Aristote

Trad. Dufour, Belles Lettres. II, 12

Les jeunes gens sont par caractère enclins aux désirs et portés à faire ce qu’ils désirent. Entre les désirs corporels sont surtout asservis à ceux de l’amour, et impuissants à les maîtriser. Ils sont changeants et prompts au dégoût relativement à leurs désirs, et autant ces désirs sont véhéments, autant ils sont de courte durée ; car leurs volitions sont vives, mais sans force comme la soif et la faim des malades. Ils sont bouillants, emportés, enclins à suivre leur impulsion. Ils sont dominés par leur ardeur ; leur ambition ne leur permet pas de supporter le dédain, et ils s’indignent s’ils croient subir une injustice. Ils aiment les honneurs, mais plus encore la victoire ; car la jeunesse désire la supériorité, et la victoire est une supériorité. Ils ont ces deux ambitions plutôt que l’amour de l’argent ; ils aiment fort peu l’argent, parce qu’ils n’ont pas encore éprouvé le besoin. Ils n’ont pas mauvais mais bon caractère, parce qu’ils n’ont pas encore observé beaucoup de traits de perversité. Ils sont confiants, parce qu’ils n’ont pas encore été beaucoup trompés ; comme les gens pris de vin, ils ont une chaleur qui leur vient de la nature ; c’est en même temps qu’ils n’ont pas subi beaucoup d’échecs. καὶ εὐέλπιδες: ὥσπερ γὰρ οἱ οἰνωμένοι, οὕτω διάθερμοί εἰσιν οἱ νέοι ὑπὸ τῆς φύσεως ἅμα δὲ καὶ διὰ τὸ μὴ πολλὰ ἀποτετυχηκέναι.

La majeure part de leur vie est remplie par l’espérance ; car l’espérance embrasse l’avenir, tandis que le souvenir s’applique au passé, et pour les jeunes gens l’avenir est long, le passé court ; en effet, au matin de la vie, l’on n’a rien à se rappeler, tout à espérer. Ils sont faciles à tromper, pour la raison que nous venons de dire ; car ils espèrent facilement. Ils sont plus courageux que les autres âges ; car ils sont emportés et ont l’espoir facile : l’emportement leur ôte la crainte ; l’espoir leur donne la confiance ; car personne ne craint dans la colère, et espérer quelque bien inspire la confiance. Ils sont honteux ; car ils ne conçoivent pas encore qu’il y ait d’autres choses belles, n’ayant eu pour éducatrice que la convention sociale. Ils sont magnanimes ; ils n’ont pas encore été humiliés par la vie ; ils n’ont pas l’expérience des nécessités inéluctables, et se croire digne de grandes choses est magnanimité ; or celle-ci appartient au caractère de ce qui est plein d’espoir. Pour l’action, ils préfèrent le beau à l’intérêt ; la règle leur vie est le caractère plus que le calcul ; or le calcul a pour champ l’intérêt ; la vertu, le beau. Plus que les autres âges, ils aiment leurs amis et leurs compagnns, parce qu’ils se plaisent à la vie de société, et ne jugent rien encore selon leur intérêt, par conséquent leurs amis non plus.

Ils pèchent toujours par exagération et trop de véhémence, contrairement au principe de Chilon, car ils font tout avec excès : ils aiment à l’excès, ils haïssent à l’excès, et ainsi du reste. Ils croient tout savoir et affirment avec obstination : c’est la cause de leur excès en tout. Ils commettent leurs méfaits par démesure, non par méchanceté.

Ils sont ouverts à la pitié, parce qu’ils s’imaginent que tous les hommes sont honnêtes et meilleurs qu’en réalité ; ils appliquent à tous les hommes la mesure de leur propre innocence ; ils s’imaginent donc que les souffrances d’autrui sont imméritées. Ils aiment le rire et par conséquent la plaisanterie ; φιλογέλωτες, διὸ καὶ φιλευτράπελοι la plaisanterie est en effet, une démesure tempérer par la bonne éducation.

Livre II

Si je parle diversement de moi, c’est que je me regarde diversement. Tous les contraires s’y retrouvent, selon quelque tour, et en quelque façon : timide et insolent, chaste et luxurieux, bavard et taciturne, dur à la peine ou délicat, ingénieux et hébété, chagrin ou débonnaire, menteur et véridique, savant et ignorant, et libéral et avare, et prodigue, tout cela je le vois en moi d’une certaine façon. Je n’ai rien à dire de moi, entièrement, simplement, et solidement, sans confusion et sans mélange, ni en un seul mot.

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[de l’affection des pères] Un père est bien misérable s’il ne retient l’affection de ses enfants que par le besoin qu’ils ont de ses secours, si cela doit encore se nommer affection : il faut se rendre respectable par sa valeur et ses talents, et aimable par sa bonté et par la douceur de ses moeurs.

J’accuse toute violence dans l’éducation d’une âme tendre qu’on dresse pour l’honneur et la liberté. Il y a je ne sais quoi de servile dans la rigueur et dans la contrinte, et je tiens que ce qui ne se peut faire par la raison avec prudence et adresse, jamais ne se fait par la force.

A propos d’un père triste de ne s’être jamais ouvert à son fils : comme le je sais par une trop certaine expérience, il n’est aucune consolation aussi douce dans la perte de nos amis que celle que nous apporte la certitude de n’avoir rien oublié de leur dire, et d’avoir eu avec eux une parfaite et entière communication.

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Montaigne misogyne : Cet appétit déréglé et ce goût malade qu’elles ont au temps de leurs grossesses, elles l’ont en l’âme en tout temps. Communément on les voit s’attacher aux plus faibles et aux plus mal bâtis, ou à ceux, si elles en ont, qui leur pendent encore au col. Car n’ayant point assez de force de jugement pour choisir et embrasser ce qui le vaut, elles se laissent plus volontiers porter là où les sentiments imprimés par la nature règnent le plus seul.

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[des livres]

Je souhaiterois avoir plus parfaicte intelligence des choses, mais je ne la veux pas achepter si cher qu’elle couste. Mon dessein est de passer doucement, et non laborieusement ce qui me reste de vie. Il n’est rien pourquoy je me vueille rompre la teste : non pas pour la science, de quelque grand prix qu’elle soit. Je ne cherche aux livres qu’à my donner du plaisir par un honneste amusement : ou si j’estudie, je n’y cherche que la science, qui traicte de la connoissance de moy-mesmes, et qui m’instruise à bien mourir et à bien vivre.
Les difficultez, si j’en rencontre en lisant, je n’en ronge pas mes ongles : je les laisse là, apres leur avoir faict une charge ou deux. Si je m’y plantois, je m’y perdrois, et le temps : car j’ay un esprit primsautier : Ce que je ne voy de la premiere charge, je le voy moins en m’y obstinant. Je ne fay rien sans gayeté : et la continuation et contention trop ferme esblouït mon jugement, l’attriste, et le lasse. Ma veuë s’y confond, et s’y dissipe.

A propos de Cicéron et de ses interminables digressions : Pour moi, qui ne demande qu’à devenir plus sage, et non plus savant ou plus éloquent, ces mises en ordre logiciennes et tout aristotéliques ne sont pas à propos. Je veux qu’on commence par le dernier point : j’entends assez ce que c’est que mort et volupté, qu’on ne s’amuse pas à me les anatomiser ! (…) J’arrive du logis prêt à passer à table : il ne me faut point d’allèchement ni de sauce ; je mange bien la viande toute crue !

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Les naturels sanguinaires à l’endroit des bêtes témoignent d’une propension naturelle à la cruauté.

Quand tout cela manquerait aux animaux, il y a pourtant un certain respect qui nous attache, et un devoir général d’humanité, non seulement aux bêtes qui ont vie et sentiment, mais même aux arbres et aux plantes.

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[Quand notre désir s’accroît par la malaisance] La volupté même cherche à s’irriter par la douleur. Elle est bien plus sucrée quand elle cuit et quand elle écorche !

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[de la gloire] C’est le sort qui nous applique à la gloire, selon sa témérité. Je l’ai vue fort souvent marcher avant le mérite, et souvent outrepasser le mérité d’une longue mesure !

Qui tient sa mort pour mal employée si ce n’est dans une occasion signalée, au lieu d’illustrer sa mort, il obscurcit souvent sa vie, laissant échapper pendant ce temps plusieurs justes occasions de se hasarder.

Un marin, chez les anciens, disait à Neptune, dans une grande tempête : “Ô Dieu, tu me sauveras si tu veux, si tu veux tu me perdras, mais pourtant je tiendrai toujours droit mon timon”

Je ne me soucie pas tant quel je sois chez autruy, comme je me soucie quel je sois en moy mesme. Je veux estre riche par moy, non par emprunt. Les estrangers ne voyent que les evenemens et apparences externes ; chacun peut faire bonne mine par le dehors, plein au dedans de fiebvre et d’effroy. Ils ne voyent pas mon cœur, ils ne voyent que mes contenances.

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Toute personne d’honneur choisit de perdre son honneur plutôt que de perdre sa conscience.

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Pareillement j’ay en general cecy que, de toutes les opinions que l’ancienneté a eues de l’homme en gros, celles que j’embrasse plus volontiers et ausquelles je m’attache le plus, ce sont celles qui nous mesprisent, avilissent et aneantissent le plus. La philosophie ne me semble jamais avoir si beau jeu que quand elle combat nostre presomption et vanité, quand elle reconnoit de bonne foy son irresolution, sa foiblesse et son ignorance. Il me semble que la mere nourrisse des plus fauces opinions et publiques et particulieres, c’est la trop bonne opinion que l’homme a de soy

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Un coeur généreux ne doit point démentir ses pensées. Il veut qu’on le voie jusqu’au dedans : tout y est bon, ou du moins tout y est humain.

Or, de moy, j’ayme mieux estre importun et indiscret que flateur et dissimulé. J’advoue qu’il se peut mesler quelque pointe de fierté et d’opiniastreté à se tenir ainsin entier et descouvert sans consideration d’autruy ; et me semble que je deviens un peu plus libre où il le faudroit moins estre, et que je m’eschaufe par l’opposition du respect. Il peut estre aussi que je me laisse aller apres ma nature, à faute d’art. Presentant aux grands cette mesme licence de langue et de contenance que j’apporte de ma maison, je sens combien elle decline vers l’indiscretion et incivilité. Mais, outre ce que je suis ainsi faict, je n’ay pas l’esprit assez souple pour gauchir à une prompte demande et pour en eschaper par quelque destour, ny pour feindre une verité, ny assez de memoire pour la retenir ainsi feinte, ny certes assez d’asseurance pour la maintenir ; et fois le brave par foiblesse. Parquoy je m’abandonne à la nayfveté et à tousjours dire ce que je pense, et par complexion, et par discours, laissant à la fortune d’en conduire l’evenement. Aristippus disoit le principal fruit qu’il eut tiré de la philosophie, estre qu’il parloit librement et ouvertement à chacun. 

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Confession :

Il faut que j’en conte quelques exemples. Je suis né et nourry aux champs et parmy le labourage ; j’ay des affaires et du mesnage en main, depuis que ceux qui me devançoient en la possession des biens que je jouys, m’ont quitté leur place. Or je ne sçay conter ny à get ny à plume ; la pluspart de nos monnoyes, je ne les connoy pas ; ny ne sçay la difference de l’un grain à l’autre, ny en la terre, ny au grenier, si elle n’est par trop apparente, ny à peine celle d’entre les choux et les laictues de mon jardin. Je n’entens pas seulement les noms des premiers outils du mesnage, ny les plus grossiers principes de l’agriculture, et que les enfans sçavent ; moins aux arts mechaniques, en la trafique et en la connoissance des marchandises, diversité et nature des fruicts, de vins, de viandes ; ny à dresser un oiseau, ny à medeciner un cheval ou un chien. Et, puis qu’il me faut faire la honte toute entière, il n’y a pas un mois qu’on me surprint ignorant dequoy le levain servoit à faire du pain, et que c’estoit que faire cuver du vin. On conjectura anciennement à Athenes une aptitude à la mathematique en celuy à qui on voioit ingenieusement agencer et fagotter une charge de brossailles. Vrayement on tireroit de moy une bien contraire conclusion : car qu’on me donne tout l’apprest d’une cuisine, me voilà à la faim.

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Nous reconnaissons aisément chez les autres l’avantage du courage, de la force corporelle, de l’expérience, de l’adresse, de la beauté, mais l’avantage du jugement, nous ne le cédons à personne.

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Les plus fermes idées que j’aie, et les plus générales, sont celles qui, pour ainsi dire, naquirent avec moi. Elles sont naturelles et toutes miennes. Je les produisis crues et simples, par une production hardie et forte, mais un peu trouble et imparfaite. Par la suite, je les ai établies et confortées par l’autorité d’autrui, et par les sains exemples des anciens, auxquels je me suis trouvé en conformité de jugement. Ceux-là m’en ont assuré la prise et m’en ont rendu la jouissance et la possession plus claires.

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Montaigne revient à nouveau à l’éducation : nous savons décliner vertu, à défaut de savoir l’aimer. Si nous ne savons, par effet et par expérience, ce que c’est que prudence, nous le savons du moins par la grammaire et par coeur.

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Et quand personne ne me lira, ay-je perdu mon temps, de m’estre entretenu tant d’heures oisives, à pensements si utiles et aggreables ? Moulant sur moy cette figure, il m’a fallu si souvent me testonner et composer, pour m’extraire, que le patron s’en est fermy, et aucunement formé soy-mesme. Me peignant pour autruy, je me suis peint en moy, de couleurs plus nettes, que n’estoyent les miennes premieres. Je n’ay pas plus faict mon livre, que mon livre m’a faict. Livre consubstantiel à son autheur : D’une occupation propre : Membre de ma vie : Non d’une occupation et fin, tierce et estrangere, comme tous autres livres.

Ay-je perdu mon temps, de m’estre rendu compte de moy, si continuellement ; si curieusement ? Car ceux qui se repassent par fantasie seulement, et par langue, quelque heure, ne s’examinent pas si primement, ny ne se penetrent, comme celuy, qui en fait son estude, son ouvrage, et son mestier : qui s’engage à un registre de durée, de toute sa foy, de toute sa force.

Les plus delicieux plaisirs, si se digerent ils au dedans : fuyent à laisser trace de soy : et fuyent la veuë, non seulement du peuple, mais d’un autre.

Combien de fois m’a cette besongne diverty de cogitations ennuieuses ? (et doivent estre comptées pour ennuyeuses toutes les frivoles) Nature nous a estrenez d’une large faculté à nous entretenir à part : et nous y appelle souvent, pour nous apprendre, que nous nous devons en partie à la societé, mais en la meilleure partie, à nous. Aux fins de renger ma fantasie, à resver mesme, par quelque ordre et project, et la garder de se perdre et extravaguer au vent, il n’est que de donner corps, et mettre en registre, tant de menues pensées, qui se presentent à elle. 

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[du mensonge] Notre intelligence se conduisant par la seule voie de la parole, celui qui la fausse trahit la société tout entière. C’est le seul outil par le moyen duquel se communiquent nos volontés et nos pensées, c’est le truchement de notre âme. S’il nous fait défaut, nous ne nous tenons plus, nous ne nous entreconnaissons plus. S’il nous trompe, il rompt tout notre commerce et dissout toutes les liaisons de notre organisation politique.

[sur le plaisir mélangé] l’homme en tout et partout n’est que rapiècement et bigarrure.

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Pour l’usage de la vie et pour le service du commerce public, il peut y avoir de l’excès dans la pureté et la perspicacité de nos esprits. Cette clarté pénétrante a trop de subilité et de curiosité. Il faut les appensantir et les émousser pour les rendre plus obéissants à l’exemple et à la pratique ; et les épaissir et obscurcir pour les proportionner à notre vie ténébreuse et terrestre. Il faut manier les entreprises humaines plus grossièrement et plus superficiellement, et en laisser une bonne et grande part aux droits de la fortune. (…) Qui recherche et embrasse toutes les circonstances et toutes les conséquences d’une affaire, il entrave son choix.

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[Vieillesse] C’est enfin tout le soulagement que je trouve en ma vieillesse qu’elle amortit en moi plusieurs désirs et plusieurs soucis dont la vie est inquiétée : le soin du cours du monde, le soin des richesses, de la grandeur, de la science, de la santé, de moi. Celui-ci apprend à parler lorsqu’il lui faut apprendre à se taire pour jamais. On peut continuer en tout temps l’étude, non pas l’écolage. La sotte chose qu’un vieillard abécédaire !

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[sur la santé] La volupté, la sagesse, la science et la vertu sans elle se ternissent et s’évanouissent, et aux discours les plus fermes et les plus tendus que la philosophie nous veuille imprimer en sens contraire, nous n’avons qu’à opposer l’image d’un Platon frappé d’épilepsie ou d’apoplexie et de le mettre au défi, dans cette hypothèse, d’appeler à son secours les riches facultés de son âme.

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[Dernier chapitre du livre II] Quel que je sois, je veux l’être ailleurs que sur le papier. Mon art et mon industrie ont été employés à me faire valoir moi-même ; mes études, à m’apprendre à faire, et non à écrire. J’ai mis tous mes efforts à former ma vie. Voilà mon métier et mon ouvrage. Je suis moins faiseur de livres que de nulle autre besogne. J’ai désiré du talent pour le service de mes commodités présentes et substantielles, non pour en faire un magasin et une réserve pour mes héritiers.

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La gloire, fût-elle celle des quatre fils Aymon, est trop cher achetée pour un homme de mon humeur si elle lui coûte trois bons accès de colique. La santé, par Dieu !

Lucrèce, VI, 9-19

Du besoin il voyait les exigences assurées :
L’homme s’était à peu près toutes choses procurées…
Le puissant, comblé de biens, de gloire et de los fleuri,
Se prévalait d’avoir sa descendance renommée ;
Or chacun cependant en son coeur soucieux
Demeurait au tourment et, toujours anxieux,
Conservait contre le ciel sa vengeance tout armée :
Il vit lors que le vase même était cause du mal
Et que, quoi qu’on versât dans ce tonneau bancal,
Tout dedans pourrissait, fût-ce la chose la meilleure

Trad. Combeaud

Ovide

Un amour repu qui se voit tout permis nous écoeure
Comme un mets trop sucré soulève l’estomac

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Insensé, si pour toi, tu n’as pas besoin de surveiller ta femme, surveille-là du moins pour moi, afin de me la rendre plus désirable. Ce qui nous permis nous est insipide; ce qui est défendu ne fait qu’irriter plus fortement notre passion. (…)Que me fait la fortune, si elle ne peut jamais tromper mes espérances ? Je ne saurais aimer ce qui doit à jamais me préserver des tourments.

Amores, II, XIX

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A Lollius – Epitre, I, II

Que recherchent les hommes ? De l’argent, une femme riche pour leur donner des enfants, des boqueteaux incultes à faire défricher par la charrue. Quand on a le nécessaire, on ne devrait désirer rien de plus. Ce n’est pas une maison, une propriété, un tas d’or et de bronze, qui guériront ton corps de la maladie et de la fièvre, ton âme du tourment. Si l’on veut jouir des biens que l’on a amassés, il faut commencer par bien se porter. Lorsqu’on est ravagé par le désir ou la crainte, on éprouve, à être un riche propriétaire, tout juste le plaisir que fait un tableau à l’homme qui a mal aux yeux, des linges fins à un goutteux, le son de la cithare à celui dont les oreilles sont malades et pleines d’humeurs. Quand un vase n’est pas propre, tout ce qu’on y verse devient aigre.

A Don Quichotte

Ô Don Quichotte, vieux paladin, grand Bohème,
En vain la foule absurde et vile rit de toi :
Ta mort fut un martyre et ta vie un poème,
Et les moulins à vent avaient tort, ô mon roi !

Va toujours, va toujours, protégé par ta foi,
Monté sur ton coursier fantastique que j’aime.
Glaneur sublime, va ! ― les oublis de la loi
Sont plus nombreux, plus grands qu’au temps jadis lui-même.

Hurrah ! nous te suivons, nous, les poètes saints
Aux cheveux de folie et de verveine ceints.
Conduis-nous à l’assaut des hautes fantaisies,

Et bientôt, en dépit de toute trahison,
Flottera l’étendard ailé des Poésies
Sur le crâne chenu de l’inepte raison !

Perse

En es-tu donc au point
Que ton savoir n’est rien si l’autre ne sait que tu saches ?

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La tombe ne pèse pas moins sur mes os maintenant.
La postérité me loue, et sur mes Mânes pourtant,
Sur mon tombeau, sur mes cendres heureuses,
Ne voit-on pas pousser les violettes ?
I, 37-40

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Perse (en latin Aulus Persius Flaccus), né en 34 apr. J.-C. à Volterra en Étrurie et mort en 62, est un auteur latin du Ier siècle apr. J.-C.