Michel Tournier

Soleil, délivre moi de la gravité. Lave mon sang de ses humeurs épaisses qui me protègent certes de la prodigalité et de l’imprévoyance, mais qui brisent l’élan de ma jeunesse et éteignent ma joie de vivre. Quand j’envisage au miroir ma face pesante et triste d’hyperboréen, je comprends que les deux sens du mot grâce – celui qui s’applique au danseur et celui qui conxerne le ain’t – puissent se rejoindre sous un certain ciel du Pacifique.

Enseigne-moi l’ironie. Apprends-moi la légèreté, l’acceptation riante des dons immédiats de ce jour, sans calcul, sans gratitude, sans peur.

Soleil rends-moi semblable à Vendredi. Donne-moi le visage de Vendredi, épanoui par le rire, taillé tout entier pour le rire.

Ce front très haut, mais fuyant en arrière et couronne d’une guirlande de boucles noires. Cet œil toujours allumé par la dérision, fendu par l’ironie, chaviré par la drôlerie de tout ce qu’il voit. Cette bouche sinueuse aux coins relevés, gourmande et animale. Ce balancement de la tête sur l’épaule pour mieux rire, pour mieux frapper de risibilité toutes choses qui sont au monde, pour mieux dénoncer et dénouer ces deux crampes, la bêtise et la méchanceté 

*

C’était cela autrui : un possible qui s’acharne à passer pour réel.

*

L’intelligence et la bêtise peuvent habiter dans la même tête sans d’influencer le moins du monde, comme le su et l’huile se superposent sans se mêler.

Leave a comment