Textes

Rabelais

Je boy eternellement, ce m’est eternité de beuverye, et beuverye de eternité. Chantons, beuvons. Un motet. Entonnons. Où est mon entonnoir ? Quoy je ne boy que par procuration. Mouillez vous pour seicher, ou vous seichez pour mouiller ? Je n’entens poinct la theoricque, de la praticque je me ayde quelque peu. Haste. Je mouille, je humecte, je boy. Et tout de peur de mourir. Beuvez tousjours vous ne mourrez jamais. Si je ne boy je suis à sec. Me voylà mort. Mon ame s’en fuyra en quelque grenoillere. En sec jamais l’ame ne habite. Somelliers, o createurs de nouvelles formes rendez moy de non beuvant beuvant. Perannité de arrousement par ces nerveux et secz boyaulx. […] Le grand dieu feist les planettes : et nous faisons les plats netz. J’ay la parolle de dieu en bouche : Sitio 

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Le rire méchant de Quaresmeprenant qui “rioit en mordant, mordoit en riant”

Catulle – 5

Vivons, ma Lesbia, aimons-nous (viuamus, mea Lesbia, atque amemus) et que tous les murmures des vieillards moroses aient pour nous la valeur d’un as. Les feux du soleil peuvent mourir et renaître ; nous, quand une fois est morte la brève lumière de notre vie, il nous faut dormir une seule et même nuit éternelle. Donne-moi mille baisers, puis cent, puis mille autres, puis une seconde fois cent, puis encore mille autre, puis cent. Et puis, après en avoir additionné beaucoup de milliers, nous embrouillerons le compte si bien que nous ne le sachions plus et qu’un envieux ne puisse nous porter malheur, en apprenant qu’il s’est donné tant de baisers.

L’Ecclesiaste (Trad. Renan)

Vanité des vanités, disait Cohélet ; vanité des vanités ; tout est vanité !

Quel profit l’homme retire-t-il des peines qu’il se donne sous le soleil ? Une génération s’en va ; une génération lui succède ; la terre cependant reste à sa place. Le soleil se lève ; le soleil se couche ; puis il regagne en hâte le point où il doit se lever de nouveau. Tantôt soufflant vers le sud, ensuite passant au nord, le vent tourne, tourne sans cesse, et revient éternellement sur les cercles qu’il a déjà tracés. Tous les fleuves se jettent dans la mer, et la mer ne regorge pas, et les fleuves reviennent au lieu d’où ils coulent pour couler encore.

Tout est difficile à expliquer ; l’homme ne peut rendre compte de rien ; l’œil ne se rassasie pas à force de voir ; l’oreille ne se remplit pas à force d’entendre.

Ce qui a été, c’est ce qui sera ; ce qui est arrivé arrivera encore. Rien de nouveau sous le soleil. Quand on vous dit de quelque chose : « Venez voir, c’est du neuf », n’en croyez rien ; la chose dont il s’agit a déjà existé dans les siècles qui nous ont précédés. Les hommes d’autrefois n’ont plus chez nous de mémoire ; les hommes de l’avenir n’en laisseront pas davantage chez ceux qui viendront après eux.

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Celui qui augmente sa science augmente sa douleur

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Il y a temps pour tout, et chaque chose sous le ciel a son heure :

        Temps de naître et temps de mourir,
        Temps de tuer, temps de guérir,
        Temps de planter, temps de détruire,
        Temps de bâtir, temps d’arracher,
        Temps de gémir, temps de danser,
        Temps de pleurer et temps de rire.

Temps d’assembler les blocs, temps de les disperser,
Temps d’aimer les baisers et temps de les maudire,
Temps de poursuivre un rêve ou de se d’interdire,
Temps d’aimer un objet, temps de le repousser.

        Temps où l’on coud, où l’on déchire,
        Temps où l’on garde, où l’on se tait,
        Temps où l’on hait, où l’on soupire,
        Temps de la guerre et temps de paix.

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Et je me remis à observer, et je vis les actes d’oppression qui se passent sous le soleil. Partout des opprimés baignés de larmes, et personne pour les consoler ! Des gens suppliant qu’on les tire des mains de ceux qui les oppriment, et personne pour les délivrer

Alors je félicitai les morts et je préférai le sort de ceux qui ont disparu avant nous au sort des vivants dont l’existence s’est prolongée jusqu’à présent. Plus heureux que les uns et que les autres me parurent ceux qui n’ont jamais existé, puisqu’ils n’ont pas vu les choses qui se passent sous le soleil.

Je compris que tout effort, tout succès se résume en jalousie, en désir de surpasser son semblable. Encore une vanité, une pâture de vent !

L’insensé se croise les mains
Et vit de sa propre substance.

Mieux vaut une poignée de bonheur calme que les deux mains pleines de labeur et de vains soucis.

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Deux valent mieux qu’un ; car, quand deux sont associés, leur travail a sa récompense. Si l’un des deux tombe, l’autre le relève ; mais malheur à l’homme seul ! S’il tombe, il n’a pas de second pour le relever. Si deux sont couchés ensemble, ils ont chaud ; mais l’homme seul, comment se rechauffera-t-il ? Quand le brigand s’attaque au voyageur qui a un compagnon, tous deux se réunissent pour lui tenir tête. Le fil tressé de trois brins ne se rompt pas vite.

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Ainsi j’ai vu des enterrements de scélérats. Le convoi est en marche, s’éloigne en procession du lieu saint, et on entend faire l’éloge de ces misérables dans la ville où ils ont commis leurs méfaits. Encore une vanité !

C’est parce que prompte justice n’est pas faite du mal que les hommes sont enhardis à pratiquer le mal. Tel pécheur qui a commis cent crimes arrive à un âge avancé, et cependant on m’a enseigné que le bonheur est réservé à ceux qui craignent Dieu, pour leur apprendre à le craindre ; que le bonheur ne saurait être le partage du méchant ; que celui-ci ne vit pas longtemps ; que ses jours sont comme une ombre et cela parce qu’il ne craint pas Dieu. Est-il un renversement comparable à celui-ci : des justes qui sont traités selon les œuvres des méchants, des méchants qui sont traités selon les œuvres des justes ? « Encore une vanité ! », me suis-je dit.

Alors j’ai chanté un hymne à la joie, puisqu’il n’y a rien de bon pour l’homme sous le soleil que de manger, de boire, de se réjouir, et que c’est là tout ce qui lui reste des travaux auxquels il s’est livré durant les jours de vie que Dieu lui a donnés sous le soleil.

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Voilà le plus grand mal qu’il y ait sous le soleil, c’est qu’il n’y ait qu’une même destinée pour tous. Voilà pourquoi l’âme des enfants d’Adam est pleine de méchanceté. La folie habite leur cœur pendant leur vie ; après cela, ils s’en vont chez les morts. Or cela vaut-il mieux ? Non. Les vivants au moins ont l’espoir. Un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort. Les vivants savent qu’ils mourront tandis que les morts ne savent rien. Pour eux, plus de récompense, car leur mémoire est oubliée. Leurs amours, leurs haines, leurs rivalités ont péri depuis longtemps, et il n’y a plus désormais de part pour eux en tout ce qui se fait sous le soleil.

Or sus donc ! mange ton pain en liesse, bois ton vin en bonne humeur, puisque Dieu a fait prospérer tes affaires. Que toujours tes habits soient blancs, que les parfums ne cessent de couler sur ta tête. Savoure la vie avec la femme que tu aimes, tous les jours de ce court passage que Dieu t’a donné d’accomplir sous le soleil, tous les jours, dis-je, de ta frivole existence ; car voilà ton vrai lot, le prix des peines que tu t’es données sous le soleil.

Toute affaire qui se présente à la portée de ta main, fais-la vite ; car il n’y aura ni activité, ni pensée, ni savoir, ni sagesse dans le scheol vers lequel se dirigent tous tes pa

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Aragon

Qu’importe si la nuit à la fin se déchire
Et si l’aube en surgit qui la verra blanchir
Au plus noir du malheur j’entends le coq chanter
Je porte la victoire au coeur de mon désastre
Auriez-vous crevé les yeux de tous les astres
Je porte le soleil dans mon obscurité

Les Poètes

If

If you can keep your head when all about you
Are losing theirs and blaming it on you,
If you can trust yourself when all men doubt you.
But make allowance for their doubting too;
If you can wait and not be tired by waiting.
Or being lied about, don’t deal in lies,
Or being hated, don’t give way to hating,
And yet don’t look too good, nor talk too wise:

If you can dream —and not make dreams your master
If you can think —and not make thoughts your aim
If you can meet Triumph and Disaster
And treat those two impostors just the same;
If you can bear to hear the truth you’ve spoken
Twisted by knaves to make a trap for fools.
Or watch the things you gave your life to broken,
And stoop and build’em up with worn-out tools:

If you can make one heap of all your winnings
And risk it on one turn of pitch-and-toss,
And lose, and start again at your beginnings
And never breathe a word about your loss;
If you can force your heart and nerve and sinew
To serve your turn long after they are gone,
And so hold on when there is nothing in you
Except the Will which says to them: “Hold on!”

If you can talk with crowds and keep your virtue,
Or walk with Kings —nor lose the common touch,
If neither foes nor loving friends can hurt you,
If all men count with you, but none too much;
If you can fill the unforgiving minute,
With sixty seconds’ worth of distance run.
Yours is the Earth and everything that’s in it,
And —which is more— you’ll be a Man, my son!»

Les gens qui doutent

J’aime les gens qui doutent, les gens qui trop écoutent leur cœur se balancer
J’aime les gens qui disent et qui se contredisent et sans se dénoncer
J’aime les gens qui tremblent, que parfois ils ne semblent capables de juger
J’aime les gens qui passent moitié dans leurs godasses et moitié à côté
J’aime leur petite chanson
Même s’ils passent pour des cons
J’aime ceux qui paniquent, ceux qui sont pas logiques, enfin, pas “comme il faut”
Ceux qui, avec leurs chaînes pour pas que ça nous gêne font un bruit de grelot
Ceux qui n’auront pas honte de n’être au bout du compte que des ratés du cœur
Pour n’avoir pas su dire “délivrez-nous du pire et gardez le meilleur”
J’aime leur petite chanson
Même s’ils passent pour des consJ’aime les gens qui n’osent s’approprier les choses, encore moins les gens
Ceux qui veulent bien n’être, qu’une simple fenêtre pour les yeux des enfants
Ceux qui sans oriflamme et daltoniens de l’âme ignorent les couleurs
Ceux qui sont assez poires pour que jamais l’histoire leur rende les honneurs
J’aime leur petite chanson
Même s’ils passent pour des consJ’aime les gens qui doutent mais voudraient qu’on leur foute la paix de temps en temps
Et qu’on ne les malmène jamais quand ils promènent leurs automnes au printemps
Qu’on leur dise que l’âme fait de plus belles flammes que tous ces tristes culs
Et qu’on les remercie qu’on leur dise, on leur crie “merci d’avoir vécu!”
Merci pour la tendresse
Et tant pis pour vos fesses
Qui ont fait ce qu’elles ont pu

Horace -Odes

Pour toi, Mécène, descendant des rois tyrréniens, une jarre de vin doux jamais encore inclinée, des pétales de roses et, pour tes cheveux, de l’huile de ben, t’attendent depuis longtemps en ma demeure.

Dégage-toi de toute obligation, tu ne dois plus te contenter de regarder de loin la fraîche Tibur, les collines d’Efula et les sommets du parricide Télégone. Abandonne cette abondance qui cause presque l’écœurement, laisse ce palais qui se dresse jusqu’aux nuages, détourne-toi du spectacle de l’éblouissante Rome, avec ses fumées, ses richesses et son tapage.

En général, les riches apprécient le changement, et un repas ordinaire, pris dans une humble demeure dépourvue de tentures et de pourpre, a souvent déridé leur front soucieux.

Déjà, le père rayonnant d’Andromède dévoile les feux qu’il masquait, déjà Procyon et le Lion céleste font ressentir leurs excès et le soleil provoque le retour des jours arides. Déjà le berger, fourbu, cherche, avec son troupeau affaibli, l’ombre en bordure des ruisseaux ou les fourrés de l’ombrageux Sylvain. Sur le rivage, maintenant silencieux, les vents vagabonds font défaut.

Et toi, ce qui fait ton souci c’est le bon équilibre de la cité, et, plein d’anxiété tu t’inquiètes des intentions des Sères, de celles des Bactres sur lesquels régna Cyrus, des dissensions entre les peuples riverains du Tanaïs.

Un dieu prévoyant a recouvert d’une nuit ténébreuse tout ce qui doit arriver et il regarde avec dérision le mortel préoccupé d’événements situés bien au-delà de ce qui lui est permis. Garde toujours en mémoire que tu ne peux disposer sereinement que du présent, tout le reste est emporté à la manière de ces fleuves qui, tantôt s’écoulent tranquillement dans leur lit vers la mer Étrusque, tantôt charrient pêle-mêle blocs de rochers, arbres déracinés, troupeaux et maisons, dans le fracas retentissant des montagnes boisées, quand des averses torrentielles ont provoqué la colère de ces eaux communément paisibles.

Celui-là vivra maître de lui et heureux à qui il est permis chaque jour de dire “J’ai vécu”.

Que Jupiter, demain, remplisse les cieux d’une sombre nuée ou qu’il y fasse briller un clair soleil, cela ne rendra pas vain notre passé. Ce que l’heure fugitive a une fois emporté ne pourra pas être changé, ne pourra pas ne pas avoir existé.

La Fortune, jouant avec ténacité son jeu fantasque, et satisfaite de ce rôle cruel, porte au hasard ses dons incertains: bienveillante aujourd’hui pour moi, elle le sera demain pour un autre. Qu’elle reste et j’en chanterai les louanges, qu’elle prenne son essor et je lui rendrai ce qu’elle m’a donné; je me draperai dans ma dignité et ne prétendrai, démuni, qu’à une humble mais honnête vie.

Si le mât de mon navire gémit sous les tempêtes portées par le vent d’Afrique, ce n’est pas moi que l’on verra débiter aussitôt de misérables prières et prononcer des serments pour obtenir des dieux que mes marchandises, en provenance de Chypre ou de Tyr, n’aillent pas accroître les richesses de la mer avare. Dans de telles circonstances, un simple esquif à deux rames me fera traverser en toute sécurité la tumultueuse mer Egée, poussé par un vent favorable et sous la bonne garde des Gémeaux.

Odes, III, 29, “A Mécène”

Montaigne – Livre I

Je n’ai point cette erreur commune de juger d’un autre selon ce que je suis. Je crois aisément qu’il diffère de moi. Pour me sentir engagé à une forme, je n’y oblige pas le monde, comme chacun fait, et je crois et je conçois mille façons de vie contraires et au rebours du commun. Chez nous, je reçois d’autant plus facilement la différence que la ressemblance. Je décharge autant qu’on veut un autre être de mes conditions et de mes principes et je le considère simplement en lui-même, en l’étoffant sur son propre modèle.

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Et je hais nos gens qui supportent plus malaisément une robe qu’une âme de travers, et qui jugent à quel homme ils ont affaire à sa façon de faire révérence, à son maintien et à ses bottes.

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Toutes les passions qui se laissent goûter et digérer ne sont que médiocres.

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Nous voyons que l’âme dans ses passions se pipe elle-même en se dressant des sujets faux et fantastiques, même contre sa propre créance, plutôt que de rester sans agir contre quelque chose.

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Nous ne dirons jamais assez d’injures au dérèglement de notre esprit.

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En commentant la fameuse anecdote de Solon sur le bonheur, Montaigne écrit :

Je trouve vraisemblable qu’il ait regardé plus avant et voulu dire que ce même bon heur de notre vie qui dépend de la tranquillité et du contentement d’un esprit bien né et de la résolution et de l’assurance d’une âme réglée, ne se doive jamais attribuer à l’homme qu’on ne lui ait vu jouer le dernier acte de sa comédie, et sans doute le plus difficile. Dans tout le reste il peut y avoir du masque : ou ces beaux discours de la philosophie ne sont en nous que par contenance, ou les accidents, en ne nous essayant pas jusqu’au vif, nous donnent loisir de maintenir toujours notre visage rassis. Mais dans ces dernières répliques échangées entre la mort et nous, il n’y a plus moyen de feindre, il faut parler français, il faut montrer ce qu’il y a de bon et de net dans le fond du pot. Voilà pourquoi c’est à ce dernier trait qu’il faut toucher et éprouver toutes les autres actions de notre vie. C’est le maître jour, c’est le jour juge de tous les autres, c’est le jour, dit un ancien qui doit juger de toutes mes années passées. Je remets à la mort l’essai du fruit de mes études. Nous verrons là si mes discours me partent de la bouche ou du coeur.

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A propos de la mort :

Il faut être toujours botté et prêt à partir autant qu’il est en nous, et surtout veiller à n’avoir alors affaire qu’à soi.

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Il ne faut rien projeter de si longue haleine, ou du moins avec une telle ardeur qu’on se passionne d’en voir la fin. Je veux qu’on agisse et qu’on allonge les actions de la vie autant qu’on peut et que la mort me trouve plantant mes choux mais insoucieux d’elle, et plus encore de mon jardin inachevé.

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Anecdote de mort lumineuse : “l’autre répondit à son confesseur qui lui promttait qu’il souperait ce jour-là avec notre Seigneur : “Allez-y donc vous-même, car pour ma part, je jeûne.”

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Qui apprendrait aux hommes à mourir leur apprendrait à vivre.

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Tout ce que vous vivez, vous le dérobez à la vie ; c’est à ses dépens. Le continuel ouvrage de votre vie, c’est de bâtir la mort.

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Si vous avez fait profit de la vie, si vous en êtes repu, allez-vous-en satisfait :

Que ne sors-tu content du banquet de la vie ?

Si vous n’en avez su user, si elle vous était inutile, que vous importe de l’avoir perdue ? A quoi bon la vouloir encore ? La vie n’est en soi ni bien ni mal ; c’est la place du bien ou du mal, selon que vous la leur faites. Et si vous avez vécu un jour, vous avez tout vu : un jour est égal à tous les autres.

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Ceux qui conseillent aux princes une défiance si attentive, sous couleur de leur prêcher leur sûreté, leur conseillent leur ruine et leur honte. Rien de noble ne se fait sans hasard.

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Mais d’où peut venir qu’une âme riche de la connaissance de tant de choses n’en deviennent pas plus vive et plus éveillée, et qu’un esprit grossier et vulgaire puisse loger en soi, sans s’amender, les discours et les jugements des meilleurs esprits que le monde ait portés, j’en suis encore à me le demander. (…) Je dirais volontiers que, comme les plantes s’étouffent avec trop d’eau et les lampes avec trop d’huile, autant en fait l’esprit avec trop d’étude et de matière, qui, occupé et embarrassé par une grande diversité de choses, perd le moyen de se démêler et que cette charge le tient courbé et accroupi.

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Tout ainsi que les oiseaux vont quelquefois à la quête du gain et le portent au bec sans le tâter pour en faire la becquée à leurs petits, ainsi nos pédants vont pillotant la science dans les livres et ne la logent qu’au bout de leurs lèvres, pour la dégorger seulement et la mettre au vent.

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L’honneur de la vertu consiste à combattre, non à battre.

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Face au mal ambiant : “il faut, ou imiter les vicieux, ou les haïr. Les deux partis sont dangereux, et de leur ressembler parce qu’ils sont beaucoup, et d’en haïr beaucoup parce qu’ils sont différents.”

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Quand la ville de Nole fut ruinée par les Barbares, Paulin qui en était l’évêque, qui y avait tout perdu et qui était leur prisonnier, priait ainsi Dieu : “Seigneur, garde-moi de ressentir cette perte, car tu sais qu’ils n’ont encore rien touché de ce qui est à moi”.

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Il faut avoir femmes, enfants, biens, et surtout la santé si l’on peut, mais non pas s’y attacher de manière que notre bonheur en dépende. Il faut se réserver une arrière-boutique toute nôtre, toute franche, dans laquelle nous établissions notre vraie liberté, notre principale retraite et notre solitude. C’est là qu’ils nous faut tenir notre entretien ordinaire de nous avec nous-mêmes, et si privé que nulle accointance ou communication de chose étrangère n’y trouve place, discourir et rire comme si nous étions sans femme, sans enfants, et sans biens, san train et sans valets, afin que, quand il nous arrivera de les perdre, il ne soit pas nouveau pour nous de nous en passer.

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Dans nos actions accoutumées, sur mille il n’en est pas une qui nous regarde. Celui que tu vois grimpant en haut des ruines de ce mur, furieux et hors de soi, en butte à tant d’arquebusades, et cet autre, couvert de cicatrices, transi et pâle de faim qui est bien résolu à crever plutôt qu’à lui ouvrir la porte, penses-tu qu’ils soient là pour eux ? Non, mais ils y seront pour tel que d’aventure ils ne virent jamais, qui ne se met nullement en peine de leur fait et vit plongé pendant ce temps dans l’oisiveté et les délices ! Celui-ci, tout pituiteux, chassieux et crasseux, que tu vois sortir après minuit de son cabinet d’étude, penses-tu qu’il cherche parmi les livres comment il se rendra plus homme de bien, plus content et plus sage ? Nulles nouvelles ! Il y mourra, ou il apprendra à la postérité la mesure des vers de Plaute et la vraie orthographe d’un mot latin !

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Il faut dénouer ces obligations si fortes et désormais aimer ceci ou cela, mais n’épouser rien que soi. C’est-à-dire : que le reste soit à nous, mais non pas joint et collé de façon telle qu’on ne puisse l’en déprendre sans nous écorcher et nous arracher du même coup quelque pièce de ce qui est proprement nôtre. La plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi.

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D’embesognement et d’occupation, il ne faut réserver qu’autant seulement qu’il en est besoin pour nous tenir en haleine et pour nous garantir des incommodités que traîne après soi l’autre extrémité d’une oisiveté lâche et assoupie.

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Montaigne attaque les prétentions de Cicéron et de Pline pour avoir fait publier leurs lettres :

Sied-il pas bien à deux consuls romains, souverains magistrats de la chose publique impératrice du monde, d’employer leur loisir à ordonner et fagoter gentiment une belle missive pour en tirer la réputation de bien entendre le langage de leur nourrice ?

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Je hais à mort de sentir le flatteur, ce qui fait que je prends naturellement un parler sec, rond et cru qui, pour qui ne me connaît pas par ailleurs, tire un peu vers le dédaigneux. J’honore le plus ceux à qui je fais le moins d’honneurs, et quand mon âme marche en grande allégresse, j’oublie les pas de convenance : je m’offre maigrement et fièrement à ceux à qui je suis le plus acquis, et je me découvre le moins à ceux à qui je me suis le plus donné. Il me semble qu’ils doivent le lire dans mon coeur, et que l’expression de mes paroles fait tort à ce que je conçois. Pour donner bienvenue, prendre congé, remercier, saluer, présenter mes services, et pour tous les compliments verbeux de ce genre que réclament les lois cérémonieuses de notre civilité, je ne connais personne qui soit aussi sottement stérile que moi dans son langage. Et je n’ai jamais été amené à faire des lettres de faveur et de recommandation sans que celui pour qui c’était ne les ait trouvées sèches et sans vigueurs.

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Pourquoi, quand vous évaluez un homme, l’estimez-vous tout enveloppé et empaqueté ? (…) C’est le prix de l’épée que vous cherchez, non celui du fourreau.

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La façon dont nos lois essaient de régler les folles et vaines dépenses de table et de vêtements semble être contraire à sa fin. Le vrai moyen, ce serait de faire naître chez les hommes le mépris de l’or et de la soie, comme des choses vaines et inutiles.

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A propos des changements de coutume et de la mode : la façon présente de se vêtir lui fait sur le champ condamner l’ancienne avec une résolution si forte et un consentement si universel que vous diriez que c’est quelque espèce de manie qui lui tourneboule ainsi l’entendement. Parce que notre changement est en cela si subit et si prompt que l’invention de tous les tailleurs du monde ne saurait fournir assez de nouvelletés, force est que bien souvent les formes méprisées reviennent en crédit, et que celles-là mêmes tombent en mépris tantôt après, et que le jugement d’un même homme adopte en l’espace de quinze ou vingt ans deux ou trois opinions non diverses seulement, mais contraires, avec une inconstance et une légèreté incroybales.

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Jolie introduction du chapitre de “Démocrite et Héraclès” : Je me hasarderais à traiter à fond quelque matière si je me connaissais moins et si je me trompais sur mon impuissance.”

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J’aime mieux la première humeur [rire], non parce qu’il est plus plaisant de rire que de pleurer, mais parce qu’elle est plus dédaigneuse et qu’elle nous condamne plus que l’autre, car il me semble que nous ne pouvons jamais être assez méprisés selon ce que nous méritons. La plainte et la commisération sont mêlées de quelque estime qu’on a pour la chose qu’on plaint.

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Les simples paysans sont d’honnête gens, et d’honnêtes gens aussi les philosophes, ou bien ce que notre temps nomme des natures fortes et claires, enrichies par une large instruction dans les sciences utiles. Quant aux métis, qui ont dédaigné le premier siège de l’ignorance des lettres, mais qui n’ont pu rejoindre l’autre (le cul entre deux selles, desquels je suis et tant d’autres), ils sont dangereux, ineptes, importuns : ceux-ci troublent le monde. C’est pour cela que pour, pour ma part, je me recule autant que je puis au stade premier et naturel, d’où j’ai essayé bien en vain de partir.

Comment distinguer le flatteur de l’ami?

Ce n’est point par le dommage éprouvé que nous devons nous apercevoir que nous avions affaire à un flatteur : il faut l’avoir reconnu et deviné de manière à n’être pas sa victime; sinon, nous ressemblerons à ceux qui ne reconnaissent les poisons mortels qu’après y avoir goûté, et l’expérience même que nous en ferons nous deviendra fatale et meurtrière.

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–Pas besoin de croire qu’une amitié doit être trop sérieuse. Et de même que, selon le mot d’Evenus, le feu est le plus efficace des assaisonnements, de même Dieu en mêlant l’amitié aux choses humaines a répandu de l’éclat, de la douceur, de la tendresse partout où elle signale sa présence et ses sympathies

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-L’amitié ne s’entend pas moins à jeter du plaisir et du charme sur la prospérité, qu’à diminuer les peines et les embarras causés par les revers. 

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C’est parce que l’amitié est ce qu’il y a de plus agréable au monde, parce que rien ne réjouit davantage, c’est par cela même que le flatteur, aussi, exerce ses séductions au moyen de l’agrément, et ne songe qu’à ménager des plaisirs; et comme l’agrément et le profit viennent à la suite de l’amitié, et qu’en ce sens on dit

«qu’un ami est plus indispensable que le feu et l’eau» ;

par ces raisons, le flatteur se jetant à corps perdu dans les complaisances, s’attache à montrer toujours du zèle, de l’activité, du dévouement. Pour que l’amitié ait un commencement durable et solide il doit y avoir similitude de principes et de caractères ; et, en général, c’est la conformité des goûts et des répulsions qui rapproche et unit tout d’abord les hommes par l’effet de la sympathie. Le flatteur le sait bien; et, comme une matière flexible, il a soin de se façonner; il s’étudie à composer son masque, à se contrefaire, à devenir, par l’imitation, semblable à ceux qu’il veut tromper. 

– il veut de grand cœur partager nos succès honorables, notre passion pour le beau, mais il ne s’associe point à nos égarements et à nos faiblesses. Et toutefois, qui sait si, comme pour les ophthalmies, la fréquentation et la société habituelle ne produit pas une sorte de contagion; si l’on ne prend pas, pour ainsi dire, la couleur des gens; si l’on ne se pénètre pas malgré soi de quelques-uns de leurs vices et de quelques-unes de leurs erreurs? Par exemple, les disciples de Platon imitaient, à ce que l’on rapporte, la courbure de ses épaules; ceux d’Aristote, son bégaiement; les courtisans du roi Alexandre, son inclinaison de cou et l’âpreté de sa voix dans la conversation. 

_Le flatteur joue avec le langage et transforme nos pires actes en vertus. La couardise passe pour de la prudence. «Dans les dissensions et dans les guerres», dit Thucydide, «on transfère la signification habituelle des mots aux actes eux-mêmes, afin de justifier ceux-ci. La témérité irréfléchie passe pour courage dévoué; la lenteur prévoyante, pour lâcheté spécieuse; la modération, pour mollesse déguisée; un esprit toujours observateur est réputé essentiellement inactif.»

–Pour les flatteurs, du moment qu’un homme est riche, ils le proclameront tout ensemble orateur, poète, et, s’il le veut même, peintre, joueur de flûte, coureur agile, athlète vigoureux; ils se laisseront par lui terrasser dans la lutte, devancer à la course.

-Et néanmoins, après cela, il feindra d’ignorer les fautes réelles, les fautes capitales, et d’en rien connaître. Mais il sera furieux quand il s’agira de s’emporter contre des peccadilles légères et tout extérieures. Il vous reprendra d’une voix forte et avec véhémence si, par exemple, il voit quelque vase, quelque meuble qui ne soit pas en sa place, si vous vous logez mal, si vous négligez votre chevelure ou vos habits, si vous ne soignez pas convenablement un chien ou un cheval. Mais que vous méprisiez les auteurs de vos jours, que vous abandonniez vos enfants, que vous ne respectiez pas les liens du mariage, que vous ayez du dédain pour vos familiers, que vous soyez un bourreau d’argent, ce n’est point son affaire : là il sera muet et sans hardiesse. Je le compare à un maître de gymnase, qui laisse l’élève athlète se livrer au vin et à la débauche, mais qui se montre d’ailleurs rigoureux sur l’emploi du flacon à l’huile et de l’étrille; ou au professeur de grammaire, qui réprimande un enfant pour des tablettes et un stylet, mais qui n’a pas l’air d’entendre ses solécismes et ses barbarismes. Tel, en effet, est le flatteur, que devant un orateur pitoyable et ridicule il ne dira rien de la harangue, mais il le reprendra sur son organe, et l’accusera sérieusement

Quand utiliser la franchise ?

Ce n’est pas tout : aucun de vos amis ne vous prêtera sa coopération sans que vous l’ayez préalablement appelé en conseil, et sans qu’il ait jugé, sans qu’il ait apprécié les actes eux-mêmes au point de vue de la convenance et de l’utilité.

-Mais le flatteur n’aura pas besoin que vous lui permettiez d’examiner l’entreprise et que vous l’autorisiez à exprimer son opinion. Non seulement il a l’intention de céder et de vous complaire, mais encore il craint que vous ne le soupçonniez d’être indifférent ou de reculer devant ]a besogne. Il est aussi disposé, aussi ardent que vous, à voir l’accomplissement de vos désirs. C’est que l’on ne trouve pas facilement un riche ou un monarque capable de s’écrier :

« Que n’ai-je un mendiant, moins qu’un mendiant même,

Si l’on veut, mais enfin quelqu’un qui vraiment m’aime,

Qui me parle sans crainte et du fond de son coeur! »

 Telle fut la conduite que, dans une circonstance entr’autres, tint Arcésilas. Il était allé voir Apelle de Chios, alors malade, et avait eu occasion de reconnaître le dénûment de son ami. Il ne tarda pas à revenir, rapportant vingt drachmes; et s’installant auprès de lui :

« Il n’y a ici, dit-il, que les éléments d’Empédocle, 

L’air circulant partout, le feu, la terre et l’eau ;

et tu n’es pas même couché convenablement.»

En disant ces mots, il souleva l’oreiller du malade, et furtivement y glissa la petite somme. La vieille servante d’Apelle la trouva bientôt, et elle en informa son maître avec admiration. Mais celui-ci se mit à sourire, et s’écria :

« C’est un tour d’Arcésilas».

J’arrive maintenant à une seconde recommandation ; il faut comme se purger de tout rire, de toute raillerie, de toute bouffonnerie. Ce sont là d’indignes assaisonnements de la franchise : supprimons-les. De même que lorsqu’un chirurgien fait une amputation, le travail exécuté par lui doit l’être avec une sorte de cadence, et en même temps avec précision, loin que sa main sautille, aille à l’aventure, ou promène l’instrument avec mollesse et sans utilité; de même la franchise comporte de la dextérité et de l’élégance, pourvu que l’agrément n’y gâte point le sérieux. Mais y joindre un ton grossier, cynique, injurieux, c’est tout à fait la compromettre et lui enlever son autorité. Aussi y a-t-il beaucoup d’à-propos et de bon goût dans cette parole d’un joueur de cithare, qui ferma la bouche à Philippe. Ce prince voulait soutenir une opinion différente de celle du musicien sur ce qui tenait à la manière de frapper les cordes.

«Sire, lui dit-il, le ciel vous préserve de vous y connaître mieux que moi!»

La franchise, lui dirons-nous, ne s’adresse jamais plus utilement qu’aux heureux, parce qu’elle doit réprimer en eux l’excès de confiance. Bien peu de mortels savent conserver la modération au sein de la prospérité. Pour le plus grand nombre il est nécessaire que cette modération leur vienne d’autrui plutôt que d’eux-mêmes ; il faut que ce soit une prudence étrangère qui apaise l’orgueil et le trouble suscités en eux par la fortune. Quand le destin renverse et détruit leur grandeur, les événements suffisent à eux seuls pour leur inspirer de la sagesse et du repentir; ils n’ont plus alors besoin d’amis qui usent de franchise avec eux et leur adressent des. paroles pénibles et mordantes. C’est véritablement au milieu de tels revers,

« Qu’on aime à rencontrer le regard d’un ami »

qui vous console et vous raffermisse.

Pythagore s’étant emporté avec trop de rudesse contre un de ses disciples devant beaucoup de monde, on rapporte que le jeune homme se pendit, et que, depuis ce jour, Pythagore ne réprimanda jamais qui que ce fût en présence de témoins. C’est qu’il faut, comme s’il s’agissait d’une maladie honteuse, ne reprendre et ne dévoiler le vice que secrètement; ce ne doit jamais être avec appareil, avec éclat, ni en réunissant des assistants et des spectateurs. C’est agir non pas en ami, mais en sophiste, que de chercher sa gloire dans les chutes des autres, afin de briller soi-même aux yeux des assistants, comme les chirurgiens qui opèrent en plein théâtre dans l’intention de se ménager de la pratique. D’ailleurs, outre qu’il est convenable de s’abstenir de l’injure quand on procède à une guérison quelconque, il faut réfléchir encore que le vice est opiniâtre et décidé à la résistance. Car ce n’est pas simplement l’amour

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 Cependant, comme les circonstances mêmes nous amènent souvent à réprimander, tout vicieux que nous sommes, des gens de notre société qui ne valent pas mieux que nous, il ne saurait y avoir de procédé plus convenable que de s’envelopper et se comprendre en quelque sorte soi-même dans l’accusation que l’on aura franchement formulée. C’est en ce sens que sont dites les paroles suivantes :

« Fils de Tydée, à quoi pensons-nous donc tous deux? Qu’est devenu chez nous ce coeur impétueux »?

et celles-ci

« Nous ne valons pas même à nous tous un Hector ».

Or un des devoirs de l’ami, c’est d’accepter le rôle pénible de moraliste quand il s’agit de quelque remontrance grave et vraiment essentielle. Mais si pour tout, à propos de tout, il montre un visage sévère, s’il est à l’égard de ses intimes un pédagogue plutôt qu’un ami, ses réprimandes perdront dans les conjonctures capitales leur force et leur efficacité. Je le compare à un médecin qui partage un remède à saveur âcre ou amère, mais indispensable et coûteux, en de nombreuses doses, petites et sans efficacité : telle est l’image de celui qui use maladroitement de la franchise. Le véritable ami se gardera donc de réprimander perpétuellement et comme à plaisir.

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de même tous les maux ne se trouvent pas non plus rassemblés dans les imperfections de nos amis. Voilà pourquoi ce n’est pas dans leurs erreurs seules, c’est aussi dans leurs actes méritoires que nous devons les observer et à cette occasion les en louer de tout notre coeur. On commencera même par là ; ensuite, comme l’acier se resserre par l’action de l’eau froide après que le feu l’a eu attendri et amolli, de même quand nos éloges auront détendu nos amis, les auront réchauffés, nous emploierons peu à peu la franchise, comme devant servir à leur donner la trempe. Une occasion favorable peut nous mettre à même de leur dire :

«Ces derniers actes méritent-ils d’être comparés aux précédents? Ne voyez-vous pas quels fruits rend la vertu? Voilà ce que nous demandons, nous qui sommes vos amis, à un homme de votre mérite. C’est votre lot : vous êtes né pour cela; quant à ces autres façons d’agir, vous devez les rejeter

« Sur la cime des monts ou dans la mer bruyante».