Vanité des vanités, disait Cohélet ; vanité des vanités ; tout est vanité !
Quel profit l’homme retire-t-il des peines qu’il se donne sous le soleil ? Une génération s’en va ; une génération lui succède ; la terre cependant reste à sa place. Le soleil se lève ; le soleil se couche ; puis il regagne en hâte le point où il doit se lever de nouveau. Tantôt soufflant vers le sud, ensuite passant au nord, le vent tourne, tourne sans cesse, et revient éternellement sur les cercles qu’il a déjà tracés. Tous les fleuves se jettent dans la mer, et la mer ne regorge pas, et les fleuves reviennent au lieu d’où ils coulent pour couler encore.
Tout est difficile à expliquer ; l’homme ne peut rendre compte de rien ; l’œil ne se rassasie pas à force de voir ; l’oreille ne se remplit pas à force d’entendre.
Ce qui a été, c’est ce qui sera ; ce qui est arrivé arrivera encore. Rien de nouveau sous le soleil. Quand on vous dit de quelque chose : « Venez voir, c’est du neuf », n’en croyez rien ; la chose dont il s’agit a déjà existé dans les siècles qui nous ont précédés. Les hommes d’autrefois n’ont plus chez nous de mémoire ; les hommes de l’avenir n’en laisseront pas davantage chez ceux qui viendront après eux.
*
Celui qui augmente sa science augmente sa douleur
*
Il y a temps pour tout, et chaque chose sous le ciel a son heure :
Temps de naître et temps de mourir,
Temps de tuer, temps de guérir,
Temps de planter, temps de détruire,
Temps de bâtir, temps d’arracher,
Temps de gémir, temps de danser,
Temps de pleurer et temps de rire.
Temps d’assembler les blocs, temps de les disperser,
Temps d’aimer les baisers et temps de les maudire,
Temps de poursuivre un rêve ou de se d’interdire,
Temps d’aimer un objet, temps de le repousser.
Temps où l’on coud, où l’on déchire,
Temps où l’on garde, où l’on se tait,
Temps où l’on hait, où l’on soupire,
Temps de la guerre et temps de paix.
*
Et je me remis à observer, et je vis les actes d’oppression qui se passent sous le soleil. Partout des opprimés baignés de larmes, et personne pour les consoler ! Des gens suppliant qu’on les tire des mains de ceux qui les oppriment, et personne pour les délivrer
Alors je félicitai les morts et je préférai le sort de ceux qui ont disparu avant nous au sort des vivants dont l’existence s’est prolongée jusqu’à présent. Plus heureux que les uns et que les autres me parurent ceux qui n’ont jamais existé, puisqu’ils n’ont pas vu les choses qui se passent sous le soleil.
Je compris que tout effort, tout succès se résume en jalousie, en désir de surpasser son semblable. Encore une vanité, une pâture de vent !
L’insensé se croise les mains
Et vit de sa propre substance.
Mieux vaut une poignée de bonheur calme que les deux mains pleines de labeur et de vains soucis.
*
Deux valent mieux qu’un ; car, quand deux sont associés, leur travail a sa récompense. Si l’un des deux tombe, l’autre le relève ; mais malheur à l’homme seul ! S’il tombe, il n’a pas de second pour le relever. Si deux sont couchés ensemble, ils ont chaud ; mais l’homme seul, comment se rechauffera-t-il ? Quand le brigand s’attaque au voyageur qui a un compagnon, tous deux se réunissent pour lui tenir tête. Le fil tressé de trois brins ne se rompt pas vite.
*
Ainsi j’ai vu des enterrements de scélérats. Le convoi est en marche, s’éloigne en procession du lieu saint, et on entend faire l’éloge de ces misérables dans la ville où ils ont commis leurs méfaits. Encore une vanité !
C’est parce que prompte justice n’est pas faite du mal que les hommes sont enhardis à pratiquer le mal. Tel pécheur qui a commis cent crimes arrive à un âge avancé, et cependant on m’a enseigné que le bonheur est réservé à ceux qui craignent Dieu, pour leur apprendre à le craindre ; que le bonheur ne saurait être le partage du méchant ; que celui-ci ne vit pas longtemps ; que ses jours sont comme une ombre et cela parce qu’il ne craint pas Dieu. Est-il un renversement comparable à celui-ci : des justes qui sont traités selon les œuvres des méchants, des méchants qui sont traités selon les œuvres des justes ? « Encore une vanité ! », me suis-je dit.
Alors j’ai chanté un hymne à la joie, puisqu’il n’y a rien de bon pour l’homme sous le soleil que de manger, de boire, de se réjouir, et que c’est là tout ce qui lui reste des travaux auxquels il s’est livré durant les jours de vie que Dieu lui a donnés sous le soleil.
*
Voilà le plus grand mal qu’il y ait sous le soleil, c’est qu’il n’y ait qu’une même destinée pour tous. Voilà pourquoi l’âme des enfants d’Adam est pleine de méchanceté. La folie habite leur cœur pendant leur vie ; après cela, ils s’en vont chez les morts. Or cela vaut-il mieux ? Non. Les vivants au moins ont l’espoir. Un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort. Les vivants savent qu’ils mourront tandis que les morts ne savent rien. Pour eux, plus de récompense, car leur mémoire est oubliée. Leurs amours, leurs haines, leurs rivalités ont péri depuis longtemps, et il n’y a plus désormais de part pour eux en tout ce qui se fait sous le soleil.
Or sus donc ! mange ton pain en liesse, bois ton vin en bonne humeur, puisque Dieu a fait prospérer tes affaires. Que toujours tes habits soient blancs, que les parfums ne cessent de couler sur ta tête. Savoure la vie avec la femme que tu aimes, tous les jours de ce court passage que Dieu t’a donné d’accomplir sous le soleil, tous les jours, dis-je, de ta frivole existence ; car voilà ton vrai lot, le prix des peines que tu t’es données sous le soleil.
Toute affaire qui se présente à la portée de ta main, fais-la vite ; car il n’y aura ni activité, ni pensée, ni savoir, ni sagesse dans le scheol vers lequel se dirigent tous tes pa
*