Tu te souviens sûrement du passage des cahiers de Malte Laurids, ou il est question de Baudelaire et de son poème la Charogne. J’en suis arrivé à penser que, sans ce poème, l’évolution vers le dire objectif que nous croyons maintenant reconnaître en Cezanne n’aurait jamais pu commencer ; il fallait d’abord qu’il fut là, impitoyable. Il fallait que le regard de l’art eut pris sur lui de voir dans le terrible même et ce qui ne paraît que répugnant la part d’être, valable autant qu’aucune autre. Pas plus qu’un choix ne lui est permis, il n’est permis au créateur de se détourner d’aucune existence : un seul refus, à quelque moment que ce soit, le privé de l’état de grâce, le rend entièrement coupable.
Textes
Bienvenue
Ne vis pas sur cette terre, à la façon d’un locataire,
Ou bien en villégiature dans la nature.
Vis dans ce monde,
comme si c’était la maison de ton père,
Crois au grain, à la terre, à la mer, mais avant tout à l’homme.
Sens la tristesse de la branche qui se dessèche,
De la planète qui s’éteint, de l’animal infirme,
Mais aime la tristesse de l’homme
Que tous les biens terrestres te prodiguent la joie,
Que l’ombre et la clarté te prodiguent la joie,
Que les quatre saisons te prodiguent la joie,
Mais avant tout que l’homme te prodigue la joie.
Alors la trompette
Alors la trompette retentira à toutes les portes de la ville
Et des oiseaux s’envoleront au bruit des fanfares.
Ils voleront longtemps au-dessus de la ville
Et, quand ils se poseront,
Déjà nous reposerons
Heureux, joyeux, le cœur contenté,
Dormant dans la nuit qui précédera le premier lever de soleil du bonheur retrouvé.
Méda
Tout se passe comme si le travail avait pris une telle place dans nos sociétés que nous avions décidé de le rendre épanouissant – en dépit de la gageure que cela représente – plutôt que de charger un ou d’autres systèmes de cette fonction.
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L’argument le plus répandu aujourd’hui est que le travail doit rester central parce qu’il permet la satisfaction de tous les besoins, et pas seulement des besoins matériels : le travail est le moyen de réaliser tous nos désirs. L’homme est un être de désir dont l’essence est de consommer et tout désir a besoin d’un travail pour se réaliser. Mais quel travail? C’est ici que les pensées humanistes sont extrêmement gênantes : elles emploient le terme de travail dans un sens général en omettant de préciser les conditions de sa réalisation. Elles confondent sans cesse le travail au sens large, qui peut recouvrir des réalités très différentes (écrire un poème, se cultiver, peindre, lire, apprendre) avec ce que nous appelons travail depuis le XVIIIe siècle, et qui est d’abord un facteur de production régi par des règles économiques et juridiques précises, et visant à une fin déterminée.
Arendt
“Une société de travailleurs que l’on va délivrer des chaines du travail, et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté.”
Yourcenar
Méditations sur la vie à relire p.32-34 de “Quant à l’observation de moi-même…vers le lointain contrepoids des astres”
Nicolas Grimaldi
Notes sur Les Horreurs de l’amour
La fonction des métaphores: nous faire retrouver l’incommunicable. La réalité qu’il s’agit de transcrire étant un rapport entre nos sensations et nos souvenirs, ce rapport ne peut être exprimé que par des analogies entre des éléments aussi disparates que l’eau et la terre, des couleurs et des désirs, des paysages et des sentiments.
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Le monde que nous voyons, par le seul fait de le voir nous en sommes exclus. Aussi toute la Recherche exprime-t-elle ce désir toujours déçu de s’unir enfin au monde, d’abroger la distance qui nous en sépare, et, en quelque sorte, de le faire nôtre en l’assimilant. Furtivement, une métaphore nous communique cet incommunicable désir de goûter la chair du monde en le vampirisant. Alors que le soleil vient de se coucher, l’imagination du narrateur transmue en effet cette « bande de ciel rouge au-dessus de la mer » en une « gelée de viande », puis bientôt « la mer déjà froide et bleue » en un « poisson appelé mulet », et le rose du ciel à celui « d’un de ces saumons que nous ferions servir tout à l’heure.
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Car toutes nos attitudes, tous nos sentiments sont gouvernés par deux ordres. Selon l’ordre de la vie, de même qu’elle tend spontanément à se reproduire et à se propager, nous tendons spontanément à « sortir de nous », à diffuser notre énergie, à communiquer aux autres notre vitalité. Il s’agit donc d’une tendance centrifuge, qui nous fait aspirer à nous dévouer à un autre être, à lui vouer notre vie, et en quelque sorte à la lui donner, comme si nous pouvions augmenter sa vitalité de la nôtre. Tout autre est l’ordre de la représentation. En nous retranchant de tout ce qu’il nous représente, il nous fait aspirer à abolir cette séparation en ramenant à nous tout ce qui nous est extérieur, par un mouvement de conquête, d’annexion ou d’acquisition. Il s’agit donc d’une tendance centripète, qui aspire à satelliser les autres. Selon la vie, le désir est une aspiration à s’épancher, à irradier, à se donner. Selon la représentation, le désir est une aspiration à retenir, à attirer, à capturer, à posséder.
Mémoires d’Hadrien
« Je vois une objection à tout effort pour améliorer la condition humaine : c’est que les hommes en sont peut-être indignes. Mais je l’écarte sans peine : tant que le rêve de Caligula restera irréalisable, et que le genre humain tout entier ne se réduira pas à une seul tête offerte au couteau, nous aurons à le tolérer, à le contenir, à l’utiliser pour nos fins ; notre intérêt bien entendu sera de le servir. Mon procédé se basait sur une série d’observations faites de longue date sur moi-même : toute explication lucide m’a toujours convaincu, toute politesse m’a conquis, tout bonheur m’a presque toujours rendu sage. Et je n’écoutais que d’une oreille les gens bien intentionnés qui disent que le bonheur énerve, que la liberté amollit, que l’humanité corrompt ceux sur lesquels elle s’exerce. Il se peut : mais, dans l’état habituel du monde, c’est refuser de nourrir convenablement un homme émacié de peur que dans quelques années il lui arrive de souffrir de pléthore. Quand on aura allégé le plus possible les servitudes inutiles, évité les malheurs non nécessaires, il restera toujours, pour tenir en haleine les vertus héroïques de l’homme, la longue série des maux véritables, la mort, la vieillesse, les maladies non guérissables, l’amour non partagé, l’amitié rejetée ou trahie, la médiocrité d’une vie moins vaste que nos projets et plus terne que nos songes : tous les malheurs causés par la divine nature des choses. »
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Nous sommes des fonctionnaires de l’Etat, nous ne sommes pas des Césars. Cette plaignante avait raison, que je refusais un jour d’écouter jusqu’au bout, et qui s’écria que si le temps me manquait pour l’entendre, le temps me manquait pour régner.
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Trahit sua quemque voluptas. À chacun sa pente: à chacun aussi son but, son ambition si l’on veut, son goût le plus secret et son plus clair idéal.
Le mien était enfermé dans ce mot de beauté, si difficile à définir en dépit de toutes les évidences des sens et des yeux. Je me sentais responsable de la beauté du monde. Je voulais que les villes fussent splendides, aérées, arrosées d’eaux claires, peuplées d’êtres humains dont le corps ne fut détérioré ni par les marques de la misère ou de la servitude, ni par l’enflure d’une richesse grossière; que les écoliers récitassent d’une voix juste des leçons point ineptes; que les femmes au foyer eussent dans leurs mouvements une espèce de dignité maternelle, de repos puissant; que les gymnases fussent fréquentés par des jeunes hommes point ignorants des jeux ni des arts; que les vergers portassent les plus beaux fruits et les champs les plus riches moissons. Je voulais que l’immense majesté de la paix romaine s’étendît à tous, insensible et présente comme la musique du ciel en marche; que le plus humble voyageur pût errer d’un pays à l’autre, sans formalités vexatoires, sans dangers, sûr partout d’un minimum de légalité et de culture; que nos soldats continuassent leur éternelle danse pyrrhique aux frontières; que tout fonctionnât sans accroc, les ateliers et les temples; que la mer fût sillonnée de beaux navires et les routes parcourues par de fréquents attelages; que, dans un monde bien en ordre, les philosophes eussent leur place et les danseurs aussi.
Cet idéal, modeste en somme, serait assez souvent approché si les hommes mettaient à son service une partie de l’énergie qu’ils dépensent en travaux stupides ou féroces; une chance heureuse m’a permis de le réaliser partiellement durant ce dernier quart de siècle. Arrien de Nicomédie, un des meilleurs esprits de ce temps, aime à me rappeler les beaux vers où le vieux Terpandre a défini en trois mots l’idéal spartiate, le mode de vie parfait dont Lacédémone a rêvé sans jamais l’atteindre: la Force, la Justice, les Muses. La Force était à la base, rigueur sans laquelle il n’est pas de beauté, fermeté sans laquelle il n’est pas de justice. La Justice était l’équilibre des parties, l’ensemble des proportions harmonieuses que ne doit compromettre aucun excès. Force et Justice n’étaient qu’un instrument bien accordé entre les mains des Muses. Toute misère, toute brutalité étaient à interdire comme autant d’insultes au beau corps de l’humanité. Toute iniquité était une fausse note à éviter dans l’harmonie des sphères.
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petite âme, âme tendre et flottante, compagne de mon corps, qui fut ton hôte, tu vas descendre dans ces lieux pâles, durs et nus, où tu devras renoncer aux jeux d’autrefois. Un instant encore, regardons ensemble les rives familières, les objets que sans doute nous ne reverrons plus… Tâchons d’entrer dans la mort les yeux ouverts…
Du côté de chez Swann
Je trouve ridicule au fond qu’un homme de son intelligence souffre pour une personne de ce genre et qui n’est même pas intéressante, car on la dit idiote », ajouta-t-elle avec la sagesse des gens non amoureux, qui trouvent qu’un homme d’esprit ne devrait être malheureux que pour une personne qui en valût la peine ; c’est à peu près comme s’étonner qu’on daigne souffrir du choléra par le fait d’un être aussi petit que le bacille virgule.
On ne badine pas avec l’amour
Adieu, Camille, retourne à ton couvent, et lorsqu’on te fera de ces récits hideux qui t’ont empoisonnée, réponds ce que je vais te dire : Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière ; et on se dit : “ J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. ”