Portrait de la jeunesse – Aristote

Trad. Dufour, Belles Lettres. II, 12

Les jeunes gens sont par caractère enclins aux désirs et portés à faire ce qu’ils désirent. Entre les désirs corporels sont surtout asservis à ceux de l’amour, et impuissants à les maîtriser. Ils sont changeants et prompts au dégoût relativement à leurs désirs, et autant ces désirs sont véhéments, autant ils sont de courte durée ; car leurs volitions sont vives, mais sans force comme la soif et la faim des malades. Ils sont bouillants, emportés, enclins à suivre leur impulsion. Ils sont dominés par leur ardeur ; leur ambition ne leur permet pas de supporter le dédain, et ils s’indignent s’ils croient subir une injustice. Ils aiment les honneurs, mais plus encore la victoire ; car la jeunesse désire la supériorité, et la victoire est une supériorité. Ils ont ces deux ambitions plutôt que l’amour de l’argent ; ils aiment fort peu l’argent, parce qu’ils n’ont pas encore éprouvé le besoin. Ils n’ont pas mauvais mais bon caractère, parce qu’ils n’ont pas encore observé beaucoup de traits de perversité. Ils sont confiants, parce qu’ils n’ont pas encore été beaucoup trompés ; comme les gens pris de vin, ils ont une chaleur qui leur vient de la nature ; c’est en même temps qu’ils n’ont pas subi beaucoup d’échecs. καὶ εὐέλπιδες: ὥσπερ γὰρ οἱ οἰνωμένοι, οὕτω διάθερμοί εἰσιν οἱ νέοι ὑπὸ τῆς φύσεως ἅμα δὲ καὶ διὰ τὸ μὴ πολλὰ ἀποτετυχηκέναι.

La majeure part de leur vie est remplie par l’espérance ; car l’espérance embrasse l’avenir, tandis que le souvenir s’applique au passé, et pour les jeunes gens l’avenir est long, le passé court ; en effet, au matin de la vie, l’on n’a rien à se rappeler, tout à espérer. Ils sont faciles à tromper, pour la raison que nous venons de dire ; car ils espèrent facilement. Ils sont plus courageux que les autres âges ; car ils sont emportés et ont l’espoir facile : l’emportement leur ôte la crainte ; l’espoir leur donne la confiance ; car personne ne craint dans la colère, et espérer quelque bien inspire la confiance. Ils sont honteux ; car ils ne conçoivent pas encore qu’il y ait d’autres choses belles, n’ayant eu pour éducatrice que la convention sociale. Ils sont magnanimes ; ils n’ont pas encore été humiliés par la vie ; ils n’ont pas l’expérience des nécessités inéluctables, et se croire digne de grandes choses est magnanimité ; or celle-ci appartient au caractère de ce qui est plein d’espoir. Pour l’action, ils préfèrent le beau à l’intérêt ; la règle leur vie est le caractère plus que le calcul ; or le calcul a pour champ l’intérêt ; la vertu, le beau. Plus que les autres âges, ils aiment leurs amis et leurs compagnns, parce qu’ils se plaisent à la vie de société, et ne jugent rien encore selon leur intérêt, par conséquent leurs amis non plus.

Ils pèchent toujours par exagération et trop de véhémence, contrairement au principe de Chilon, car ils font tout avec excès : ils aiment à l’excès, ils haïssent à l’excès, et ainsi du reste. Ils croient tout savoir et affirment avec obstination : c’est la cause de leur excès en tout. Ils commettent leurs méfaits par démesure, non par méchanceté.

Ils sont ouverts à la pitié, parce qu’ils s’imaginent que tous les hommes sont honnêtes et meilleurs qu’en réalité ; ils appliquent à tous les hommes la mesure de leur propre innocence ; ils s’imaginent donc que les souffrances d’autrui sont imméritées. Ils aiment le rire et par conséquent la plaisanterie ; φιλογέλωτες, διὸ καὶ φιλευτράπελοι la plaisanterie est en effet, une démesure tempérer par la bonne éducation.

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