Pessoa

Tout ce qui nous entoure devient partie de nous-mêmes, s’infiltre dans les sensations mêmes de la chair et de la vie, et la bave de la grande Araignée nous lie subtilement à ce qui est près de nous, nous berçant dans ce lit léger d’une mort lente qui nous balance au vent. Tout est nous, et nous sommes tout ; mais à quoi cela sert-il, puisque tout est rien ? Un rai de soleil, un nuage – dont seule l’ombre soudaine nous dit le passage -, une brise qui se lève, le silence qui suit lorsqu’elle a cessé, tel ou tel visage, des voix au fin, un rire qui monte parfois, parmi ces voix parlant entre elles, puis la nuit où émergent, dépourvus de sens, les hiéroglyphes morcelés des étoiles.

*

Le mal romantique, le voilà : c’est vouloir la lune comme s’il existait un moyen de l’obtenir 

*

Je m’enfoncerai dans la brume, comme un homme étranger à tout, îlot humain détaché du rêve de la mer, navire doté de trop d’être, à fleur d’eau de tout.

*

Je suis pareil. Et derrière tout cela, il y a mon ciel, où je me constelle en cachette et où je possède mon infini. (110)

*

Les enfants sont de grands littérateurs car ils parlent comme ils sentent, et non pas comme on doit sentir lorsqu’on sent d’après quelqu’un d’autre 

*

Dire ! Savoir dire ! Savoir exister par la voix écrite et l’image mentale ! La vie ne vaut pas davantage : le reste, ce sont des hommes et des femmes, des amours supposées et des vérités factices, subterfuges de la digestion et de l’oubli, êtres s’agitant en tous sens – comme c’est bestioles sous une pierre qu’on soulève – sous le vaste rocher abstrait du ciel bleu et dépourvu de sens.

Fragment 122

*

Je me cherche, sans me trouver. J’appartiens à des heures chrysanthèmes, aux lignes nettes dans l’étirement des vases. Dieu a fait de mon âme quelque chose de décoratif.

Je ne sais quels détails, par trop pompeux et trop recherchés, définissent ma tournure d’esprit. Mon goût pour l’ornemental vient sans nul doute, de ce que j’y sens quelque chose identique à la substance de mon être.

*

Avec chaque goutte de pluie, c’est ma vie manquée qui pleure dans la nature. Il y a quelque chose de ma détresse dans le goutte-à-goutte, dans l’averse sur l’averse par lesquels la tristesse du jour se déverse inutilement sur la terre. Il pleut dans fin. Mon âme est tout humide de l’entendre. Quelle pluie… ma chair devient aqueuse, liquéfiée autour de cette sensation de pluie.

Leave a comment