Jaccottet extraits

Toute poésie est la voix donnée à la mort. Que notre ruine loue, célèbre. Que notre défaite rayonne, claironne

*

Il se peut que la beauté naisse quand la limite et l’illimité deviennent visibles en même temps, c’est à dire quand on voit des formes tout en devinant qu’elles ne disent pas tout, qu’elles ne sont pas réduites à elles-mêmes, qu’elles laissent à l’insaissable sa part.

*

Dieu plus intérieur que moi-même, absolument intérieur, absolument pas dehors. Dieu, dedans de la parole. Souffle. Ceux qui manient la parole sont plus près de Dieu, ils ont donc le pouvoir de respecter la parole parce qu’elle porte le souffle au lieu de le cacher de le figer. Rien n’est achevé. Il faut sentir cette exhalation, et que le monde n’est rien que la forme passagère du souffle.

Les charités d’Alcippe

J’ai vu son sang tiède rosir la mer immense,
Comme un soleil blessé qui s’immerge en vainqueur;
Laissant derrière lui le vide et la démence,
Je l’ai vu s’engloutir dans la nuit qui commence,
Et j’ai cessé de voir ce qu’on nommait mon coeur.

*

Les Dieux grecs lamentaient leur beauté toujours vaine,
Lassé de tout l’encens d’eux seuls inaperçu,
Les tiédeurs des beaux soirs n’emplissant pas leurs veines,
Et, sous leur pâles fronts ceints d’ache et de verveine,
La douleur d’exister sans l’avoir jamais su.

As I Walked Out One Evening

As I walked out one evening,
   Walking down Bristol Street,
The crowds upon the pavement
   Were fields of harvest wheat.

And down by the brimming river
   I heard a lover sing
Under an arch of the railway:
   ‘Love has no ending.

‘I’ll love you, dear, I’ll love you
   Till China and Africa meet,
And the river jumps over the mountain
   And the salmon sing in the street,

‘I’ll love you till the ocean
   Is folded and hung up to dry
And the seven stars go squawking
   Like geese about the sky.

‘The years shall run like rabbits,
   For in my arms I hold
The Flower of the Ages,
   And the first love of the world.’

But all the clocks in the city
   Began to whirr and chime:
‘O let not Time deceive you,
   You cannot conquer Time.

‘In the burrows of the Nightmare
   Where Justice naked is,
Time watches from the shadow
   And coughs when you would kiss.

‘In headaches and in worry
   Vaguely life leaks away,
And Time will have his fancy
   To-morrow or to-day.

‘Into many a green valley
   Drifts the appalling snow;
Time breaks the threaded dances
   And the diver’s brilliant bow.

‘O plunge your hands in water,
   Plunge them in up to the wrist;
Stare, stare in the basin
   And wonder what you’ve missed.

‘The glacier knocks in the cupboard,
   The desert sighs in the bed,
And the crack in the tea-cup opens
   A lane to the land of the dead.

‘Where the beggars raffle the banknotes
   And the Giant is enchanting to Jack,
And the Lily-white Boy is a Roarer,
   And Jill goes down on her back.

‘O look, look in the mirror,
   O look in your distress:
Life remains a blessing
   Although you cannot bless.

‘O stand, stand at the window
   As the tears scald and start;
You shall love your crooked neighbour
   With your crooked heart.’

It was late, late in the evening,
   The lovers they were gone;
The clocks had ceased their chiming,
   And the deep river ran on.

Pessoa

Tout ce qui nous entoure devient partie de nous-mêmes, s’infiltre dans les sensations mêmes de la chair et de la vie, et la bave de la grande Araignée nous lie subtilement à ce qui est près de nous, nous berçant dans ce lit léger d’une mort lente qui nous balance au vent. Tout est nous, et nous sommes tout ; mais à quoi cela sert-il, puisque tout est rien ? Un rai de soleil, un nuage – dont seule l’ombre soudaine nous dit le passage -, une brise qui se lève, le silence qui suit lorsqu’elle a cessé, tel ou tel visage, des voix au fin, un rire qui monte parfois, parmi ces voix parlant entre elles, puis la nuit où émergent, dépourvus de sens, les hiéroglyphes morcelés des étoiles.

*

Le mal romantique, le voilà : c’est vouloir la lune comme s’il existait un moyen de l’obtenir 

*

Je m’enfoncerai dans la brume, comme un homme étranger à tout, îlot humain détaché du rêve de la mer, navire doté de trop d’être, à fleur d’eau de tout.

*

Je suis pareil. Et derrière tout cela, il y a mon ciel, où je me constelle en cachette et où je possède mon infini. (110)

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Les enfants sont de grands littérateurs car ils parlent comme ils sentent, et non pas comme on doit sentir lorsqu’on sent d’après quelqu’un d’autre 

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Dire ! Savoir dire ! Savoir exister par la voix écrite et l’image mentale ! La vie ne vaut pas davantage : le reste, ce sont des hommes et des femmes, des amours supposées et des vérités factices, subterfuges de la digestion et de l’oubli, êtres s’agitant en tous sens – comme c’est bestioles sous une pierre qu’on soulève – sous le vaste rocher abstrait du ciel bleu et dépourvu de sens.

Fragment 122

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Je me cherche, sans me trouver. J’appartiens à des heures chrysanthèmes, aux lignes nettes dans l’étirement des vases. Dieu a fait de mon âme quelque chose de décoratif.

Je ne sais quels détails, par trop pompeux et trop recherchés, définissent ma tournure d’esprit. Mon goût pour l’ornemental vient sans nul doute, de ce que j’y sens quelque chose identique à la substance de mon être.

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Avec chaque goutte de pluie, c’est ma vie manquée qui pleure dans la nature. Il y a quelque chose de ma détresse dans le goutte-à-goutte, dans l’averse sur l’averse par lesquels la tristesse du jour se déverse inutilement sur la terre. Il pleut dans fin. Mon âme est tout humide de l’entendre. Quelle pluie… ma chair devient aqueuse, liquéfiée autour de cette sensation de pluie.

Pessoa

Je suis donc ainsi fait, futile et sensible, capable d’élans fougueux qui m’absorbent tout entier, bons et mauvais, nobles et vils – mais jamais d’un sentiment durable, jamais d’une émotion qui persiste et qui pénètre la substance de l’âme. Tout en moi tend à être en suivant autre chose ; une impatience de l’âme contre elle-même, comme on peut l’avoir contre un enfant importun ; un malaise toujours plus grand et toujours semblable. Tout m’intéresse, rien ne me retient. Je m’applique à toute chose en rêvant sans cesse ; je fixe les moindres détails de la mimique faciale de mon interlocuteur, je remarque des inflexions millimétriques dans les phrases qu’il prononce ; mais, alors même que je l’entends, je ne l’écoute pas, je pense à tout autre chose et ce que je me rappelle le moins, de notre conversation, c’est justement ce qui s’y est dit – d’un côté ou de l’autre. C’est ainsi que, bien souvent, je redis à quelqu’un ce que je lui ai déjà dit, lui pose à nouveau une question à laquelle il a déjà répondu ; mais je peux décrire, en quatre mots photographiques, l’expression des muscles de son visage au moment où il m’a dit ce que, par ailleurs, j’ai totalement oublié, ou sa tendance à n’écouter que des yeux le récit que je ne me souvenais pas de lui avoir déjà fait. Je suis deux – et tous deux gardent leurs distances, frères siamois que rien ne rattache

Pessoa

Aujourd’hui, au cours de l’une de ces rêveries sans but ni dignité qui constituent une bonne partie de la substance spirituelle de ma vie, je me suis imaginé libéré à tout jamais de la rue des Douradores, du patron Vasquès, du comptable Moreira et des employés au grand complet, du coursier, du groom et du chat. J’éprouvai en rêve cette libération, comme si toutes les mers du Sud m’avaient offert des îles merveilleuses à découvrir. À moi alors le repos, l’épanouissement dans l’art, l’accomplissement intellectuel de tout mon être.
Mais soudain, et dans le décours même de cette rêverie – qui se déroulait dans un café, durant la modeste pause du déjeuner -, voici qu’une impression de malaise vint s’attaquer à mon rêve: je sentis que j’aurais de la peine. Oui, je le dis en un mot comme en cent: j’aurais de la peine. Le patron Vasquès, le comptable Moreira, le caissier Borges, tous les braves garçons qui m’entourent, le petit groom si joyeux qui porte le courrier à la boîte, le coursier bon à tout faire et le chat si affectueux – tout cela est devenu une partie de ma vie; je ne pourrais l’abandonner sans pleurer, sans comprendre que ce petit monde, si mauvais qu’il m’ait paru, était une partie de moi-même et qu’elle demeurait avec eux ; que me séparer d’eux, ce serait déjà comme la moitié et l’image de la mort.
D’ailleurs, si demain je les quittais tous, si je me dépouillais de cet uniforme de la rue des Douradores, à quoi d’autre me raccrocherais-je (car il est sûr que je me raccrocherais à quelque chose), quel autre uniforme irais-je revêtir (car il est sûr que j’en revêtirais un) ?
Nous avons tous notre patron Vasquès, visible pour certains, invisible pour d’autres. En ce qui me concerne, il s’appelle réellement Vasquès, c’est un homme sain, agréable, parfois brusque mais sans arrière-pensées, intéressé mais juste, en somme, et doué d’un sens de la justice qui fait défaut à bon nombre de grands génies et autres merveilles de la civilisation humaine, de droite ou de gauche. Pour d’autres ce peut être la vanité, le désir insatiable de richesses, la gloire, l’immortalité… Je préfère encore un Vasquès bien humain, comme mon patron, plus accessible, dans les moments difficiles, que tous les patrons abstraits du monde.
Estimant que je gagnais trop peu, un de mes amis, membre d’une société prospère grâce à ses contrats avec l’État, me dit l’autre jour: « Vous êtes exploité, mon vieux. » Ce mot m’a rappelé que je le suis, en effet ; mais comme nous devons tous être exploités dans la vie, je me demande s’il ne vaut pas mieux être exploité par ce Vasquès, marchand de tissus, que par la vanité, la gloire, le dépit, l’envie ou l’impossible.
Il y a ceux que Dieu lui-même exploite, et ce sont les prophètes et saints dans le vide immense de ce monde.
Et je me réfugie, comme d’autres le font dans leur foyer, dans cette maison étrangère, ce vaste bureau de la rue des Douradores. Je me retranche derrière ma table comme derrière un rempart contre la vie. J’éprouve de la tendresse – jusqu’aux larmes – pour ces registres, qui sont miens sans l’être, où je passe mes écritures, pour le vieil encrier que j’utilise et pour le dos penché de Sergio, qui dresse des bordereaux un peu plus loin. Je ressens de l’amour pour toutes ces choses – peut-être parce que je n’ai rien d’autre à aimer- peut-être aussi parce qu’il n’est rien qui mérite l’amour d’une âme humaine; et cet amour, si nous voulons le donner, par sentimentalité – alors autant le donner à la chétive apparence de mon encrier qu’à la vaste indifférence des étoiles.

Extraits Saint-Exupéry

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Si tu veux comprendre le mot, il faut l’entendre comme récompense et non comme but, car alors il n’a point de signification. Pareillement je sais qu’une chose est belle, mais je refuse la beauté comme un but. As-tu déjà entendu le sculpteur te dire : “de cette pierre je dégagerai la beauté?”. Ceux là se dupent de lyrisme creux qui sont sculpteurs de pacotille. L’autre, le véritable, tu l’entendras te dire : “je cherche à tirer de la pierre quelque chose qui ressemble à ce qui pèse en moi.” Je ne sais point le délivrer autrement qu’en taillant. Et, que le visage devenu soit lourd et vieux, ou qu’il montre un masque difforme, ou qu’il soit jeunesse endormie, si le sculpteur est grand tu diras de même que l’oeuvre est belle. Car la beauté non plus n’est point un but mais une récompense.

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Je n’ai point compris que l’on distingue les contraintes de la liberté. (…) appelles-tu liberté le droit d’errer dans le vide ? En même temps qu’est fondée la contrainte d’une voie, c’est ta liberté qui d’augmenter. Qui veut monter dans une hiérarchie, et s’enrichir d’éprouver plus, prie d’abord qu’on le contraigne. Et les rites imposés t’augmentent. Et l’enfant triste, s’il voit jouer les autres, ce qu’il réclame d’abord c’est qu’on lui impose à lui aussi les règles du jeu qui seules le feront devenir.

Pour m’émouvoir il faut me nouer dans les liens de ton langage et c’est pourquoi le style est opération divine. C’est ta structure alors que tu m’imposes et les mouvements mêmes de ta vie, lesquels n’ont point d’égaux au monde. Car si tous ont parlé des étoiles et de la fontaine et de la montagne, nul ne t’a dit de gravir la montagne pour boire aux fontaines d’étoiles leur lait pur. 

Ce refus d’être transcendés : 

« Moi », disent-ils. Et ils se frappent le ventre. Comme s’il était quelqu’un en eux, par eux. Ainsi des pierres du temple qui diraient « moi, moi, moi ».



Le chef n’est point celui qui sauve les autres, mais celui qui les sollicite de le sauver.

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Car telle fleur est un refus d’abord de toutes les autres fleurs. Et cependant à cette condition seulement elle est belle.

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Je n’aime point les sédentaires du cœur. Ceux là qui n’échangent rien ne deviennent rien. Et la vie n’aura point servi à les mûrir. Et le temps coule pour eux comme la poignée de sable et les perd.

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N’invente point d’empire où tout soit parfait. Car le bon goût est gardien de musée. Et si tu méprises le mauvais goût tu n’auras ni peinture, ni danse, ni palais, ni jardins. Tu auras fait le dégoûté par crainte du travail malpropre de la terre. Tu en seras privé par le vide de la perfection. Invente un empire où simplement tout soit fervent.

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Et si l’on t’a porté là-haut dans la litière tu ne vois qu’ordonnances de choses plus ou moins fades, mais comment les épaissirais-tu de ta substance? Car le paysage, pour celui-là qui croise les bras sur sa poitrine avec satisfaction, est mélangé de souffle et de repos des muscles après l’effort, et du bleuissement du soir, il est aussi contentement de l’ordre fait, car chacun de ses pas a un peu ordonné ces fleuves, rangé ces sommets, recule le gravier du village. Ce paysage est né de lui, et la joie que je lui découvre est la joie même de l’enfant qui, ayant rangé des cailloux, a bâti sa ville et s’en émerveille, la remplit de lui. Mais quel enfant serait heureux de regarder un tas de pierres qui n’est que spectacle sans effort?

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Si tu veux grandir, use-toi contre tes litiges

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Triste est celui là qui écoute sonner la cloche sans qu’elle exige rien de lui.

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C’est pourquoi je dis qu’importe d’abord, dans la construction de l’homme, non de l’instruire, ce qui est vain s’il n’est plus qu’un livre qui marche, mais de l’élever et de le conduire aux étages où ne sont plus les choses mais les visages nés du noeud divin qui noue les choses. Car il n’est rien à espérer des choses si elles ne retentissent les unes sur les autres, ce qui est seule musique pour le cœur. 

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Nul ne souhaite la liberté de ne plus être compris 

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Il me suffit que tu aies connu la visite et cette plénitude d’être un homme et que tu te tiennes bien préparé pour recevoir, car il en est du sommeil ou de la faim ou du désir qui te reviennent par intervalles, et ton doute n’est rien que de pur et je t’en voudrais consoler.

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Te reviendra, si tu es sculpteur, le sens du visage. Te reviendra, si tu es pretre, le sens de dieu, te reviendra si tu es amant, le sens de l’amour, te reviendra si tu es sentinelle, le sens de l’empire, te reviendra si tu es fidèle à toi même et nettoies ta maison bien qu’elle semble abandonnée, ce qui peut seul t’alimenter le cœur. Car tu ne connais point l’heure de la visite, mais il importe que tu saches qu’elle est seule au monde à pouvoir combler

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Je me disais donc : « l’essentiel est que demeure quelque part ce dont on a vécu. Et les coutumes. Et la fête de famille. Et la maison des souvenirs. L’essentiel est de vivre pour le retour»

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Ainsi à m’enfermer dans quelque passion partisane je risque d’oublier qu’une politique n’a de sens qu’au service d’une évidence spirituelle. Nous avons goûté, aux heures de miracle, une certaine qualité des relations humaines : la est pour nous la vérité 

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C’est sans doute pourquoi, mon ami, j’ai un tel besoin de ton amitié. J’ai soif d’un compagnon qui, au-dessus des litiges de la raison, respecte en moi le pèlerin de ce feu-là. J’ai besoin de goûter quelquefois, par avance, la chaleur promise, et de me reposer, un peu au delà de moi-même, en ce rendez-vous qui sera nôtre.

Je suis si las des polémiques, des exclusives, des fanatismes ! Je puis entrer chez toi sans m’habiller d’un uniforme, sans me soumettre à la récitation d’un Coran, sans renoncer à quoi que ce soit de ma patrie intérieure. Auprès de toi je n’ai pas à me disculper, je n’ai pas à plaider, je n’ai pas à prouver ; je trouve la paix, comme à Tournus. Au-dessus de mes mots maladroits, au- dessus des raisonnements qui me peuvent tromper, tu considères en moi simplement l’Homme. Tu honores en moi l’ambassadeur de croyances, de coutumes, d’amours particulières. Si je diffère de toi, loin de te léser, je t’augmente. Tu m’interroges comme l’on interroge le voyageur.

Moi qui éprouve, comme chacun, le besoin d’être reconnu, je me sens pur en toi et vais à toi. J’ai besoin d’aller là où je suis pur. Ce ne sont point mes formules ni mes démarches qui t’ont jamais instruit sur qui je suis. C’est l’acceptation de qui je suis qui t’a fait, au besoin, indulgent à ces démarches comme à ces formules. Je te sais gré de me recevoir tel que me voici. Qu’ai-je à faire d’un ami qui me juge ? Si j’accueille un ami à ma table, je le prie de s’asseoir, s’il boite, et ne lui demande pas de danser.

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Si tu refuses d’être responsable des défaites, tu ne le seras point des victoires 

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Et je pose la main sur son front, comme pour calmer la mer

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Le jour est aux scènes de menage, mais la nuit, celui-là qui s’est disputé retrouvé l’Amour. Car l’amour est plus grand que ce vent de paroles. Et l’homme qui s’accoude à sa fenêtre, sous les étoiles, de nouveau responsable des enfants qui dorment, du pain à venir, du sommeil de l’épouse qui repose là, tellement fragile et délicate. L’amour on ne le discute pas. Il est. Que vienne la nuit, pour que se montre à moi quelque évidence qui mérite l’amour! Pour que je pense civilisation, sort de l’homme, goût de l’amitié dans mon pays. Pour que je souhaite servir quelque vérité impérieuse, bien que, peut être, inexprimable encore…
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Je ne vois plus la cathédrale que j’habite

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Je m’habille pour le service d’un dieu mort

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Oui… quand on est petit garçon, au collège, on se lève trop tôt. On se lève à six heures du matin. Il fait froid. On se frotte les yeux, et l’on souffre d’avance de la triste leçon de grammaire. C’est pourquoi l’on rêve de tomber malade pour se réveiller à l’infirmerie, où des religieuses à cornette blanche vous apporteront au lit des tisanes sucrées. On se fait mille illusions sur ce paradis. Alors bien sûr, Si je souffrais d’un rhume, je toussais un peu plus qu’il n’est nécessaire. Et, de l’infirmerie où je me réveillais, j’entendais sonner la cloche pour les autres. Si j’avais un peu trop tricher cette cloche me punissait bien: elle me changeait en fantôme. Elle sonnait, au dehors, des heures véritables, celles de l’austérité des classes, celles du tumulte des récréations, celles de la chaleur du réfectoire. Elle fabriquait aux vivants, là dehors, une existence dense, riche de misères, d’impatiences, de jubilations, de regrets. Moi j’étais volé, oublié, écœure des tisanes fades, du lit moite et des heures sans visage. 

Il n’est rien à attendre d’une mission manquée

P.49

Connaître, ce n’est point démontrer, ni expliquer. C’est accéder à la vision. Mais, pour voir, il convient d’abord de participer. Cela est dur apprentissage…

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J’ai toujours goûté la magie d’un village qui rêve tout haut, par la voix d’un seul chien de garde, dans la nuit claire

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D’où suis-je? Je suis de mon enfance. Je suis de mon enfance comme d’un pays…

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Une mauvaise littérature nous a parlé du besoin d’évasion. Bien sûr, on s’enfuit en voyage à la recherche de l’étendue. Mais l’étendue ne se trouve pas. Elle se fonde. Et l’évasion n’a jamais conduit nulle part. 

Quand l’homme a besoin, pour se sentir homme, de courir des choses, de chanter en cœur, ou de faire la guerre, ce sont déjà des liens qu’il s’impose afin de se nouer à autrui et au monde. Mais combien pauvres ! Si une civilisation est forte, elle comble l’homme, même si le voilà immobile.

Dans telle petite ville silencieuse, sous la grisaille d’un jour de pluie, j’aperçois une infirme cloîtrée qui médite sous sa fenêtre. Qui est elle? Qu’en a-t-on fait? Je jugerai, moi, la civilisation de la petite ville à la densité de cette présence. Que valons nous une fois immobiles?

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La vie, toujours, fait craquer les formules

L’homme n’est qu’un noeud de relations. 

Une étrange évidence me fait me sentir responsable de ces provisions invisibles. Je quitte ma ferme. Je vais à pas lents. J’emporte cette charge qui m’est plus douce que pesante, comme le serait un enfant endormi contre ma poitrine.

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Quiconque accède à la contemplation se change en semence. Quiconque découvre une évidence tire chacu par la manche pour la lui montrer. Quiconque invente prêche aussitôt son invention .je ne sais comment un Hochedé s’exprimera ou agira. Mais peu m’importe. Il répandra sa foi tranquille autour de lui. J’entrevois mieux le principe des victoires : celui-là qui s’assure un poste de sacristain ou de chaisière dans la cathédrale bâtie, est déjà vaincu. Mais quiconque porte dans le cœur une cathédrale à bâtir est déjà vainqueur. La victoire est le fruit de l’amour. L’amour reconnaît seul le visage à pétrir. L’amour seul gouverne vers lui. L’intelligence ne vaut qu’au service de l’amour.

La route invisible de la pesanteur délivre la pierre. Les pentes invisibles de l’amour délivrent l’homme

Je combattrai pour l’Homme. Contre ses ennemis. Mais aussi contre moi-même 

Marcel Sembat

Il faut être révolutionnaire en Art comme en politique. Voyez tous nos farceurs éminents : Intérêt national, armements, service de trois ans, budget d’un demi-milliard, etc. Passez muscade. Ils sont très sérieux ; mais ils vous font de sales blagues. Je suis de l’avis de Spencer. Voyons, est-ce que je n’ai pas démoli Clemenceau en le prenant comme tête de Turc ; Est-ce que avec mon rire de gamin insupportable, je n’ai pas fait grincer des dents cette tête de mort. Alors quoi ? […] C’est précisément parce que je sais que c’est une série de blagues, de grimaces, de mômeries, de fumisteries que, moi, qui prends en riant les choses les plus sérieuses, je m’efforce de prendre sérieusement, voire tragiquement les choses les plus stupides

Mirabeau

5 juin 1789

Êtes vous sûrs d’être approuvés de vos commettants? N’allez pas croire que le peuple s’intéresse aux discussions métaphysiques qui nous ont agités jusqu’ici. Elles ont sans doute plus d’importantance qu’on ne leur en donnera sans doute : elles sont le développement et la conséquence du principe de la représentation nationale, base de toute constitution. 

Mais le peuple est trop loin encore de connaître le système de ses droits et la saine théorie de la liberté. LE peuple veut des soulagements, parce qu’il n’a plus de forces pour souffrir ; le peuple secoue l’oppression, parce qu’il ne peut plus respirer sous l’horrible faix dont on l’écrase ; mais il demande seulement de ne payer que ce qu’il peut, et de porter paisiblement sa misère.

Sans doute nous devons avoir des vues plus élevées, et former des voeux plus dignes d’hommes qui aspirent à la liberté, mais il faut s’accommoder aux circonstances et se servir des instruments que le sort nous a confiés. Ce n’est qu’alors que vos opérations toucheront directement aux premiers intérêts des contribuables, des classes les plus utiles et les plus infortunées, que vous pourrez compter sur leur appui, que vous serez investis de l’irrésistible puissance de l’opinion publique, de la confiance, du dévouement illimité du peuple. Jusque-là il est trop aisé de le diviser par des secours passagers, des dons éphémère§des, des accusations forcenées, des machinations ourdies de la main des courtisans. Il est trop facile de l’engager à vendre la Constitution pour du pain. 

The Astronomer

When I heard the learn’d astronomer, 
When the proofs, the figures, were ranged in columns before me, 
When I was shown the charts and diagrams, to add, divide, and measure them, 
When I sitting heard the astronomer where he lectured with much applause in the lecture-room, 
How soon unaccountable I became tired and sick, 
Till rising and gliding out I wander’d off by myself, 
In the mystical moist night-air, and from time to time, 
Look’d up in perfect silence at the stars.