Jean Zay

Dominique Blanqui, ancien député à la Convention, devint sous-préfet de l’Empire et, après les Cent-Jours, implora de Louis XVIII un emploi officiel. Son fils, Auguste, passa quarante années de sa vie en prison, pour ses idées. Duquel l’Histoire a-t-elle retenu le nom?

*
Visages amicaux des meubles familiers, confidents silencieux, attentifs et discrets, vous écoutez l’interminable soliloque du prisonnier. Vous le comprenez et vous l’approuvez. C’est sur vous qu’il appuie ses mains vides et impuissantes. Fidèlement vous lui tenez compagnie. Votre patience impassible peut lui servir de modèle. La nuit, dans l’obscurité, il vus sent toujours présents autour de lui et ce sont vos formes rassurantes que lui restitue d’abord le premier rayon du jour. C’est en vous retrouvant à votre poste qu’il relie la nouvelle journée à celle de la veille, pareillement vaines toutes les deux, mais unies par la continuité de son espoir.

*
Dans le domaine proprement pédagogique, l’organisation des “loisirs ou activités dirigées” constitua la principale nouveauté. Le samedi après-midi fut réservé à une classe dans laquelle il serait fait appel de cent manières à l’activité spontanée de l’élève. Il s’agissait d’éveiller ses aptitudes ou des dons, de favoriser ses goûts les plus sains, de la préparer à la vie, bref de rendre l’enseignement plus vivant : “faites constamment appel à l’activité de l’enfant, en accordant quelque confiance à sa liberté” précisaient les instructions de 1938. L’imagination des maîtres, jointe à celle des élèves, aboutit, dans une atmosphère joyeuse et souvent enthousiaste, à des résultats étonnants. (…) Menus travaux manuels, herbiers, journaux de classe, dessin et chant choral, représentations de pièces classiques, couture, collections historiques ou minéralogiques, mille manifestations

*
« Notre malheur fut peut-être d’avoir employé d’abord sans méfiance le terme “loisirs dirigés”. Loisirs ! Cela vous avait un petit parfum de paresse, de nonchalance, de goût du moindre effort. En 1936, la situation sociale, grèves et revendications ouvrières, réduction de la journée de travail, rejaillissaient singulièrement sur l’opinion qu’on se faisait des réformes scolaires. Il était entendu qu’on ne voulait plus travailler en France […]. Nous précisâmes notre pensée en disant désormais « activités dirigées » […]. Réformateurs, méfiez-vous de vos étiquettes »

*

J’ai vécu depuis trois ans en ne voyant qu’un petit nombre d’êtres et chacun peu de temps. Je croyais être privé des mille spectacles de la variété humaine, des vices, des vertus, des beautés, des laideurs d’une inépuisable diversité qui, émaillant la foule, en rendent la fréquentation si curieuse, quand je me suis aperçu que chaque homme est un microcosme, qu’il suffit d’en considérer un pour les retrouver tous et qu’on pourrait même n’en voir aucun, car c’est en soi qu’on découvrirait peu à peu tous les aspects qui semblaient particuliers à d’autres. Sans doute est-ce un des miracles de la solitude que de vous rendre clairvoyant et, en concentrant votre attention sur les rares visiteurs, de vous révéler tous leurs caractères ignorés jusque-là, car dans le grouillement de la vie habituelle on ne voyait en chaque être que le trait essentiel, le plus visible, on méconnaissait tous les signes secondaires. Une pareille clairvoyance vous échoit sur vous-même. Tout au long d’une journée de réclusion, au fil de la pensée, on découvre en soi avec surprise mille réactions qu’on se croyait les plus étrangères, qu’on observait sans les comprendre chez autrui. Il n’est plus guère de sentiments qui vous restent inaccessibles, plus de portes secrètes qui ne s’ouvrent devant la rêverie. Peut-être la solitude développe-t-elle tous les traits d’humanité, aide-t-elle à devenir un monde clos à soi seul, et par une sorte de self-défense, de protection contre ses propres dangers, procure-t-elle des armes et des ressources nouvelles, comme à ces animaux des grandes profondeurs marines ou des forêts sauvages qui possèdent des organes plus développés que leurs semblables des contrées privilégiées.

Le plus grand danger pour le reclus serait de se fatiguer de lui-même, de ne plus pouvoir se supporter. Il faut à son être intime une variété nouvelle pour se donner le change. Une loi mystérieuse y pourvoit. Ainsi en aucun cas ne pourra-t-on jamais être vraiment seul. Récompense et punition. On ne peut se délivrer de l’humanité tout entière qu’en se délivrant de soi-même : par la mort.


L’homme soudain isolé ressemble à qui, ayant longtemps couru après un inconnu, le rejoint enfin et le dévisage. L’inconnu s’est arrêté, vous fait face. On le regarde passionnément. Il est tout différent de celui qu’on imaginait, vous révèle des traits insoupçonnés, qui vous ravissent et vous navrent tour à tour. Et c’est soi-même qu’on contemple avec des yeux nouveaux.

*

Rien ne fonde une communauté comme un malheur partagé. Et surtout j’ai découvert ce que pouvait être l’amitié. On peut croire, dans les bons jours, avoir des amis. Il reste à les éprouver. Les temps actuels en offrent l’occasion. Quelle émotion a constater qu’aucun de ceux sur lesquels on comptait vraiment n’a fait défaut et que, même, il s’en est révélé dont on ne soupçonnait point la fermeté! Amis qui deviennent frères, dont se fixe l’image exacte ; qui savent trouver, à la minute précise où l’on l’attendait, le geste convenable ; qui vous font la visite espère, qui vous écrivent la lettre escomptée. Leur phalange, en se rétrécissant parfois, ne fait que se renforcer. Ils tiennent dans leurs mains, si l’on en avait besoin, la patience et le réconfort, la confiance, la certitude. Ils font sans peine oublier les autres et mesurer à leurs justes proportions les choses et les gens qui n’ont point d’importance. On distingue dans leurs paroles ou leur écriture l’écho des jours anciens, l’approche des jours futurs. Si l’on s’était perdu de vue soi même, si dans quelque moment de détresse on avait oublié ce qu’on doit être, on se retrouve en les écoutant ou en les lisant. Leur présence fait bénir l’épreuve, car elle nous réconcilie avec ce qu’il y a de meilleur dans l’homme, ce qui sauve l’humanité d’elle même. Ils la rachètent avec un mot, une attention.

Les constructeurs de demain pourront être sainement inspirés, dresser un bel édifice, ils ne feront pas que les hommes soient meilleurs qu’ils ne sont. Dans la gestion de la cité plus qu’ailleurs, la perfection n’est pas de ce monde. Il y aura toujours des défaillances, et certaines critiques, certains espoirs, certaines indignations procèdent d’un optimisme ingénu. La vérité, connue de quiconque a participé un tant soit peu à l’administration de son pays, est que les hommes ne sont pas gouvernables. Il faut seulement espérer les guider, les contenir, limiter leurs méfaits, et, s’il se peut, accroître leurs rares bienfaits. Le pouvoir est une illusion 

Les institutions ne sont rien ; les hommes sont tout. Aurons-nous des entraîneurs, des meneurs d’opinion, des constructeurs ? Sortir a-t-il de cette masse anonyme, que les circonstances rendent muette, presque mystérieuse, les hommes du destin, inspirés dans leurs paroles et dans leurs actes ? Il nous faut faire acte de foi.

A quoi bon ces ministères de la jeunesse, ces directions de la jeunesse, dont il est sans cesse question dans la bouche de jeunes personnages généralement âgés. La jeunesse ne doit pas être traitée à part dans le pays, par des organismes et des bureaux spéciaux. Ce serait bientôt l’isoler. Elle fait partie intégrante de la nation. Elle doit représenter une pensée constante, sans cesse présente dans tous les ministères, dans toutes les mesures qu’on prend. Elle – La jeunesse – ne doit rester étrangère à aucun plan d’avenir. Elle doit inspirer et animer les grandes pensées gouvernementales. Mais elle ne demande pas à faire bande à part. Ce qu’elle réclame surtout, c’est qu’on lui fasse confiance, qu’on ne lui oppose pas la routine, la timidité, l’avarice. 
*

Les français souffraient de n’avoir personne à aimer : on ne leur apprenait qu’à railler.
*

Que le dieu des assemblées nous donne des hommes ; le reste nous sera fourni par surcroît 
*

L’enseignement humaniste ne saurait se proposer de former des fanatiques et des soldats, mais non plus se contenter de préparer, pour La Défense indispensable des droits de l’esprit, des clercs désarmés.

(…)

Notre tradition universitaire, les matières de notre enseignement, donnaient elles à la jeunesse française assez de doctrine offenseige, assez de convictions intangibles, assez d’impératifs, assez d’armes, pour affronter les dangers de l’époque, pour défendre par tous les moyens l’héritage de nos libertés ? Et ces libertés, faisions nous suffisamment prendre conscience de leur caractère sacré, de leur valeur nationale et humaine ? Sachant les enseigner, n’aurions nous pas du savoir aussi en imposer le respect, le service ?

*


Il n’en était pas moins certain que l’allègement des programmes s’imposait ; tout le monde le réclamait, mais pour faire l’unanimité, cette reforme-là s’avéra  cependant l’une des plus malaisées. En effet, tout ce qui concerne les programmes est de la competences essentielle du conseil supérieur de l’instruction publique sans lequel rien ne peut être décidé. Or, au conseil supérieur comme ailleurs, il y avait accord parfait pour l’allègement : mais accord de principe seulement – car des qu’il s’agissait de trancher quelque part, chaque spécialiste se dressait avec indignation pour défendre sa spécialité qui, a l’entendre, ne disposait pas d’un horaire suffisant. Des arbitrages ministériels durent être rendus qui furent délicats.

Le Sénat hésitait à faire d’eux (agent cuisine réfectoire…) des fonctionnaires ; je dis lui rappeler que :

La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles
Est une œuvre de choix qui veut beaucoup d’amour


*

Des polémiques tendancieuses ou haineuses, l’avenir ne laissera rien subsister. Il ne fera pas disparaître les besoins auxquels on voulut répondre dans un travail de bonne foi, qui dura quarante mois, au milieu des tempêtes du monde extérieur. Et quand ces tempêtes, qui durent encore, se seront apaisées, la grande œuvre universitaire leur survivra, oublieuse des hommes et de leurs passions éphémères. 


Leave a comment