Dernier entretien – Malraux et de Gaulle

Voici l’heure où je vais, aussi moi, m’en aller.
Mon fil trop long frissonne et touche presque au glaive

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Oh ! Quel farouche bruit font dans le crépuscule
Les chênes qu’on abat pour le bûcher d’Hercule!
-Hugo

(A propos de Napoléon) Vous connaissez son tombeau : où avons-nous vu la foule ressentir davantage le frisson de la grandeur ?  

— A l’indignation de Tolstoï, qui le tenait pour un brigand. Après la défaite, le Midi l’a furieusement haï. A Carcassonne, on a fait un énorme bûcher de tout ce qui portait son effigie, et on est allé chercher un aigle dans une cage, pour le brûler vivant sur le bûcher.  

— DG: Combien d’hommes sont dignes qu’on brûle un aigle parce qu’on les hait ? 

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« La charmille sous laquelle le Premier consul jouait aux barres est encore là, dit le général.

— Malraux : Il y avait, en face de la porte du jardin, un arbre entre les deux grandes branches duquel il avait vu son étoile, au retour d’Austerlitz. Quand il est allé à Malmaison après Waterloo, ce n’était évidemment pas en mémoire de Joséphine : elle y avait reçu le tsar. C’était, dit le général Bertrand, pour retrouver l’étoile, disparue depuis Smolensk. Napoléon raconte l’histoire sur le bateau qui l’emporte à Sainte-Hélène. “Mais, demande le capitaine, était-ce le même ciel ?” Austerlitz a eu lieu le 2 décembre, et Waterloo, le 18 juin. L’empereur n’y avait pas pensé. Vous l’imaginez, distrait du ciel et oublié de lui, en silhouette sur les lampes du couloir de Malmaison, en train de chercher son destin disparu : et quelques jours plus tard, le Bellerophon. Le prince Napoléon, à qui j’ai raconté l’histoire, est allé revoir le jardin ; mais l’arbre était trop vieux, on l’avait coupé…

— DG: On ne retrouve jamais son étoile, quand on se met à la chercher. »

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j’ai répondu à mon tour que la défense nationale était la volonté de se défendre, qu’il s’en était aperçu avec Mao, et s’en apercevrait au Viêt-nam. Il a réfléchi, puis il a dit : “ La France est un drôle de pays : ses malheurs après les victoires qui en avaient fait le premier pays d’Europe, sa marine reconstituée, l’aide qu’elle nous a donnée, la Révolution, Napoléon… 1940, et aujourd’hui le général de Gaulle… ” Je lui ai dit que c’était un pays profondément irrationnel, qui ne trouvait son âme (vous connaissez mon dada) que lorsqu’il la trouvait pour les autres : les Croisades, et la Révolution bien plus que Napoléon. Je disais que l’Angleterre n’était jamais plus grande que lorsqu’elle se retrouvait seule, et que la bataille d’Angleterre, en 1940, était sans exemple depuis Drake — alors que la France n’était grande que lorsque l’elle l’était pour le monde…  

— Il y a un pacte vingt fois séculaire entre la grandeur de la France et la liberté des autres, dit le général. 

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Bien que détruire le capitalisme n’ait jamais été pour vous fondamental…  

— Je n’étais aucunement venu pour détruire le capitalisme, que je n’ai d’ailleurs pas défendu ; j’étais venu pour rétablir la France, contre les mythes qui détruisaient sa réalité. Lénine savait-il qu’il était venu pour rétablir la Russie ?  

« La politique est l’art de mettre les chimères à leur place. On ne fait rien de sérieux si on se soumet aux chimères, mais que faire de grand sans elles ? 

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— Ce que j’ai fait ne s’est jamais défini pour moi par ce que je faisais. Notamment pas le 18 Juin.  

« L’important — peut-être, pour tous les hommes qui ont été liés à l’Histoire — n’était pas ce que je disais, mais l’espoir que j’apportais. J’ai rétabli la France, c’est parce que j’ai rétabli l’espoir du monde en la France. Comment être obsédé par une vocation sans espoir, je vous le demande ? Quand je serai mort, cet espoir changera, puisque sua force tenait à notre avenir, qui, évidemment, ne sera plus un avenir. Oh ! je ne crains pas qu’il ne reste rien de cet espoir. Une constitution est une enveloppe : on peut changer ce qu’il y a dedans. Quand ce qu’il y a compte, qui diable l’enverrait à la corbeille ? Mais le destin de ce qui compte est imprévisible. Un homme de l’Histoire est un ferment, une graine, un virus. Un marronnier ne ressemble pas à un marron. Si ce que j’ai fait n’avait pas porté en soi un espoir, comment l’aurais-je fait ? L’action et l’espoir étaient inséparables. Il semble bien que l’espoir n’appartienne qu’aux humains… Et reconnaissez que chez l’individu, la fin de l’espoir est le commencement de la mort.  

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La grandeur, c’est fini… Il a rétabli la France à partir d’une Foi, et la foi n’a pas qu’un sens religieux. Comment saint Martin, hongrois, a-t-il évangélisé nos provinces de Loire ? Comment les évangélisateurs irlandais ont-ils évangélisé l’Allemagne ? Toute foi qui implique une vocation, au service du Christ ou de la France, est puissamment contagieuse. Il ne suffisait pas de sa foi en la France pour qu’il fût le général de Gaulle, mais sans elle, il n’eût été qu’un vainqueur intrus parmi les vrais, ou un vaincu plus ou moins héroïque. Napoléon battu croule sous ses victoires passées, mais il est obsédé par lui-même, non par la France. Une fois de plus, je retrouve dans le général ce que j’ai appelé le chef d’ordre religieux. Si la France l’abandonne, il parcourt sa solitude mérovingienne au-dessus de Clairvaux, il n’envisage pas d’aller servir le Grand Turc. Pourtant, sa relation avec la France est loin d’être simple. Sa réponse aux journalistes, jadis : “ Mais moi, j’étais la France ! ” est au passé. Celle à Churchill : “ Si je ne suis pas la France, qu’est-ce que je fais dans votre bureau ? ” est au conditionnel (apparent). Personne, après l’appel célèbre, n’a cru qu’il était la France, et d’abord pas lui. Il a décidé de l’être.

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