“Loin que l’amitié de La Boétie ait été un accident de sa vie, il faudrait dire que Montaigne et l’auteur des Essais sont nés de cette amitié et qu’en somme, pour lui, exister, c’est exister sous le regard de son ami.”
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Ce qu’il garde du christianisme, c’est le vœu d’ignorance. Pourquoi supposer de l’hypocrisie dans les endroits où il met la religion au-dessus de la critique ? La religion est valable en ceci qu’elle réserve la place de l’étrange et qu’elle sait que notre sort est énigmatique. Toutes les solutions qu’elle donne de l’énigme sont incompatibles avec notre condition monstrueuse. Comme interrogation, elle est fondée à condition qu’elle reste sans réponse. Elle est un des modes de notre folie et notre folie nous est essentielle. Quand on met au centre de l’homme, non pas l’entendement content de soi, mais une conscience qui s’étonne d’elle-même, on ne peut pas annuler le rêve d’un envers des choses, ni réprimer l’invocation sans paroles de cet au-delà. – Ce qui est sûr, c’est que, s’il y a quelque Raison d’univers, nous ne sommes pas dans ses secrets, et avons à gouverner en tout cas notre vie selon nous…
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Quand il écrit : Je m’étudie plus qu’autre sujet. C’est ma métaphysique, c’est ma physique, il faut prendre ces mots à la lettre. Les explications de l’homme que peuvent nous donner une métaphysique ou une physique, il les récuse par avance, parce que c’est l’homme encore qui « prouve » les philosophies et les sciences, et qu’elles s’expliquent par lui plutôt que lui par elles.
Si par exemple on voulait isoler l’esprit et le corps en les rapportant à des principes différents, on ferait disparaître ce qui est à comprendre : « le monstre », le « miracle », l’homme. En toute conscience, il ne peut donc être question de résoudre le problème de l’homme, il ne peut s’agir que de décrire l’homme comme problème. De là cette idée d’une recherche sans découverte, d’une chasse sans prise, qui n’est pas le vice d’un dilettante, mais la seule méthode convenable quand il s’agit de décrire l’homme. Le monde n’est qu’une école d’inquisition. De là aussi l’attention qu’il porte au ruissellement des pensées, à la spontanéité des songes, et qui lui fait anticiper par moments l’accent de Proust, comme si pour lui déjà la seule victoire sur le
temps était d’exprimer le temps
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Montaigne raconte que les médecins lui avaient conseillé de se sangler d’une serviette, quand il allait en bateau, pour combattre le mal de mer. Ce que je n’ai point essayé, ajoute-t-il, ayant accoutumé de combattre les défauts qui sont en moi et les dompter par moi-même. Toute sa morale repose sur un mouvement de fierté par lequel il décide de prendre en main sa vie hasardeuse, puisque rien n’a de sens, si ce n’est en elle. Après ce détour vers lui-même, tout lui paraît bon de nouveau. Il disait qu’il aimerait mourir plutôt à cheval que dans son lit. Ce n’est pas qu’il comptât pour l’aider sur la colère du guerrier, c’est qu’il trouvait dans les choses, avec une menace, un viatique. Il a vu le lien ambigu qui l’attachait à elles. Il a vu qu’il n’y a pas [266] à choisir entre soi, – et les choses. Le moi n’est pas sérieux, il n’aime pas se lier. Mais est-il rien certain, résolu, dédaigneux, contemplatif, grave, sérieux comme l’âne ?… C’est la liberté sans condition qui rend capable d’attachement absolu. Montaigne dit de lui-même : j’ai été si épargnant à promettre que je pense avoir plus tenu que promis ni dû. Il a cherché et peut-être trouvé le secret d’être, dans le même temps, ironique et grave, libre et fidèl