Comment distinguer le flatteur de l’ami?

Ce n’est point par le dommage éprouvé que nous devons nous apercevoir que nous avions affaire à un flatteur : il faut l’avoir reconnu et deviné de manière à n’être pas sa victime; sinon, nous ressemblerons à ceux qui ne reconnaissent les poisons mortels qu’après y avoir goûté, et l’expérience même que nous en ferons nous deviendra fatale et meurtrière.

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–Pas besoin de croire qu’une amitié doit être trop sérieuse. Et de même que, selon le mot d’Evenus, le feu est le plus efficace des assaisonnements, de même Dieu en mêlant l’amitié aux choses humaines a répandu de l’éclat, de la douceur, de la tendresse partout où elle signale sa présence et ses sympathies

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-L’amitié ne s’entend pas moins à jeter du plaisir et du charme sur la prospérité, qu’à diminuer les peines et les embarras causés par les revers. 

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C’est parce que l’amitié est ce qu’il y a de plus agréable au monde, parce que rien ne réjouit davantage, c’est par cela même que le flatteur, aussi, exerce ses séductions au moyen de l’agrément, et ne songe qu’à ménager des plaisirs; et comme l’agrément et le profit viennent à la suite de l’amitié, et qu’en ce sens on dit

«qu’un ami est plus indispensable que le feu et l’eau» ;

par ces raisons, le flatteur se jetant à corps perdu dans les complaisances, s’attache à montrer toujours du zèle, de l’activité, du dévouement. Pour que l’amitié ait un commencement durable et solide il doit y avoir similitude de principes et de caractères ; et, en général, c’est la conformité des goûts et des répulsions qui rapproche et unit tout d’abord les hommes par l’effet de la sympathie. Le flatteur le sait bien; et, comme une matière flexible, il a soin de se façonner; il s’étudie à composer son masque, à se contrefaire, à devenir, par l’imitation, semblable à ceux qu’il veut tromper. 

– il veut de grand cœur partager nos succès honorables, notre passion pour le beau, mais il ne s’associe point à nos égarements et à nos faiblesses. Et toutefois, qui sait si, comme pour les ophthalmies, la fréquentation et la société habituelle ne produit pas une sorte de contagion; si l’on ne prend pas, pour ainsi dire, la couleur des gens; si l’on ne se pénètre pas malgré soi de quelques-uns de leurs vices et de quelques-unes de leurs erreurs? Par exemple, les disciples de Platon imitaient, à ce que l’on rapporte, la courbure de ses épaules; ceux d’Aristote, son bégaiement; les courtisans du roi Alexandre, son inclinaison de cou et l’âpreté de sa voix dans la conversation. 

_Le flatteur joue avec le langage et transforme nos pires actes en vertus. La couardise passe pour de la prudence. «Dans les dissensions et dans les guerres», dit Thucydide, «on transfère la signification habituelle des mots aux actes eux-mêmes, afin de justifier ceux-ci. La témérité irréfléchie passe pour courage dévoué; la lenteur prévoyante, pour lâcheté spécieuse; la modération, pour mollesse déguisée; un esprit toujours observateur est réputé essentiellement inactif.»

–Pour les flatteurs, du moment qu’un homme est riche, ils le proclameront tout ensemble orateur, poète, et, s’il le veut même, peintre, joueur de flûte, coureur agile, athlète vigoureux; ils se laisseront par lui terrasser dans la lutte, devancer à la course.

-Et néanmoins, après cela, il feindra d’ignorer les fautes réelles, les fautes capitales, et d’en rien connaître. Mais il sera furieux quand il s’agira de s’emporter contre des peccadilles légères et tout extérieures. Il vous reprendra d’une voix forte et avec véhémence si, par exemple, il voit quelque vase, quelque meuble qui ne soit pas en sa place, si vous vous logez mal, si vous négligez votre chevelure ou vos habits, si vous ne soignez pas convenablement un chien ou un cheval. Mais que vous méprisiez les auteurs de vos jours, que vous abandonniez vos enfants, que vous ne respectiez pas les liens du mariage, que vous ayez du dédain pour vos familiers, que vous soyez un bourreau d’argent, ce n’est point son affaire : là il sera muet et sans hardiesse. Je le compare à un maître de gymnase, qui laisse l’élève athlète se livrer au vin et à la débauche, mais qui se montre d’ailleurs rigoureux sur l’emploi du flacon à l’huile et de l’étrille; ou au professeur de grammaire, qui réprimande un enfant pour des tablettes et un stylet, mais qui n’a pas l’air d’entendre ses solécismes et ses barbarismes. Tel, en effet, est le flatteur, que devant un orateur pitoyable et ridicule il ne dira rien de la harangue, mais il le reprendra sur son organe, et l’accusera sérieusement

Quand utiliser la franchise ?

Ce n’est pas tout : aucun de vos amis ne vous prêtera sa coopération sans que vous l’ayez préalablement appelé en conseil, et sans qu’il ait jugé, sans qu’il ait apprécié les actes eux-mêmes au point de vue de la convenance et de l’utilité.

-Mais le flatteur n’aura pas besoin que vous lui permettiez d’examiner l’entreprise et que vous l’autorisiez à exprimer son opinion. Non seulement il a l’intention de céder et de vous complaire, mais encore il craint que vous ne le soupçonniez d’être indifférent ou de reculer devant ]a besogne. Il est aussi disposé, aussi ardent que vous, à voir l’accomplissement de vos désirs. C’est que l’on ne trouve pas facilement un riche ou un monarque capable de s’écrier :

« Que n’ai-je un mendiant, moins qu’un mendiant même,

Si l’on veut, mais enfin quelqu’un qui vraiment m’aime,

Qui me parle sans crainte et du fond de son coeur! »

 Telle fut la conduite que, dans une circonstance entr’autres, tint Arcésilas. Il était allé voir Apelle de Chios, alors malade, et avait eu occasion de reconnaître le dénûment de son ami. Il ne tarda pas à revenir, rapportant vingt drachmes; et s’installant auprès de lui :

« Il n’y a ici, dit-il, que les éléments d’Empédocle, 

L’air circulant partout, le feu, la terre et l’eau ;

et tu n’es pas même couché convenablement.»

En disant ces mots, il souleva l’oreiller du malade, et furtivement y glissa la petite somme. La vieille servante d’Apelle la trouva bientôt, et elle en informa son maître avec admiration. Mais celui-ci se mit à sourire, et s’écria :

« C’est un tour d’Arcésilas».

J’arrive maintenant à une seconde recommandation ; il faut comme se purger de tout rire, de toute raillerie, de toute bouffonnerie. Ce sont là d’indignes assaisonnements de la franchise : supprimons-les. De même que lorsqu’un chirurgien fait une amputation, le travail exécuté par lui doit l’être avec une sorte de cadence, et en même temps avec précision, loin que sa main sautille, aille à l’aventure, ou promène l’instrument avec mollesse et sans utilité; de même la franchise comporte de la dextérité et de l’élégance, pourvu que l’agrément n’y gâte point le sérieux. Mais y joindre un ton grossier, cynique, injurieux, c’est tout à fait la compromettre et lui enlever son autorité. Aussi y a-t-il beaucoup d’à-propos et de bon goût dans cette parole d’un joueur de cithare, qui ferma la bouche à Philippe. Ce prince voulait soutenir une opinion différente de celle du musicien sur ce qui tenait à la manière de frapper les cordes.

«Sire, lui dit-il, le ciel vous préserve de vous y connaître mieux que moi!»

La franchise, lui dirons-nous, ne s’adresse jamais plus utilement qu’aux heureux, parce qu’elle doit réprimer en eux l’excès de confiance. Bien peu de mortels savent conserver la modération au sein de la prospérité. Pour le plus grand nombre il est nécessaire que cette modération leur vienne d’autrui plutôt que d’eux-mêmes ; il faut que ce soit une prudence étrangère qui apaise l’orgueil et le trouble suscités en eux par la fortune. Quand le destin renverse et détruit leur grandeur, les événements suffisent à eux seuls pour leur inspirer de la sagesse et du repentir; ils n’ont plus alors besoin d’amis qui usent de franchise avec eux et leur adressent des. paroles pénibles et mordantes. C’est véritablement au milieu de tels revers,

« Qu’on aime à rencontrer le regard d’un ami »

qui vous console et vous raffermisse.

Pythagore s’étant emporté avec trop de rudesse contre un de ses disciples devant beaucoup de monde, on rapporte que le jeune homme se pendit, et que, depuis ce jour, Pythagore ne réprimanda jamais qui que ce fût en présence de témoins. C’est qu’il faut, comme s’il s’agissait d’une maladie honteuse, ne reprendre et ne dévoiler le vice que secrètement; ce ne doit jamais être avec appareil, avec éclat, ni en réunissant des assistants et des spectateurs. C’est agir non pas en ami, mais en sophiste, que de chercher sa gloire dans les chutes des autres, afin de briller soi-même aux yeux des assistants, comme les chirurgiens qui opèrent en plein théâtre dans l’intention de se ménager de la pratique. D’ailleurs, outre qu’il est convenable de s’abstenir de l’injure quand on procède à une guérison quelconque, il faut réfléchir encore que le vice est opiniâtre et décidé à la résistance. Car ce n’est pas simplement l’amour

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 Cependant, comme les circonstances mêmes nous amènent souvent à réprimander, tout vicieux que nous sommes, des gens de notre société qui ne valent pas mieux que nous, il ne saurait y avoir de procédé plus convenable que de s’envelopper et se comprendre en quelque sorte soi-même dans l’accusation que l’on aura franchement formulée. C’est en ce sens que sont dites les paroles suivantes :

« Fils de Tydée, à quoi pensons-nous donc tous deux? Qu’est devenu chez nous ce coeur impétueux »?

et celles-ci

« Nous ne valons pas même à nous tous un Hector ».

Or un des devoirs de l’ami, c’est d’accepter le rôle pénible de moraliste quand il s’agit de quelque remontrance grave et vraiment essentielle. Mais si pour tout, à propos de tout, il montre un visage sévère, s’il est à l’égard de ses intimes un pédagogue plutôt qu’un ami, ses réprimandes perdront dans les conjonctures capitales leur force et leur efficacité. Je le compare à un médecin qui partage un remède à saveur âcre ou amère, mais indispensable et coûteux, en de nombreuses doses, petites et sans efficacité : telle est l’image de celui qui use maladroitement de la franchise. Le véritable ami se gardera donc de réprimander perpétuellement et comme à plaisir.

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de même tous les maux ne se trouvent pas non plus rassemblés dans les imperfections de nos amis. Voilà pourquoi ce n’est pas dans leurs erreurs seules, c’est aussi dans leurs actes méritoires que nous devons les observer et à cette occasion les en louer de tout notre coeur. On commencera même par là ; ensuite, comme l’acier se resserre par l’action de l’eau froide après que le feu l’a eu attendri et amolli, de même quand nos éloges auront détendu nos amis, les auront réchauffés, nous emploierons peu à peu la franchise, comme devant servir à leur donner la trempe. Une occasion favorable peut nous mettre à même de leur dire :

«Ces derniers actes méritent-ils d’être comparés aux précédents? Ne voyez-vous pas quels fruits rend la vertu? Voilà ce que nous demandons, nous qui sommes vos amis, à un homme de votre mérite. C’est votre lot : vous êtes né pour cela; quant à ces autres façons d’agir, vous devez les rejeter

« Sur la cime des monts ou dans la mer bruyante».

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