Sous la lumière rouge de la lune:
L’enfant dépossédé erre nu et seul dans la rue.
Ce n’est plus un enfant maintenant. Il ne se rappelle plus
ce qu’il est venu faire dans ce quartier de la ville qui lui semble
soudain inconnu sous la lumière rouge de la lune.
Perdu entre des millions d’hommes
Leur ressemblant de plus en plus jusqu’à ne plus me reconnaître
Pouvant aussi bien vivre leur destinée qu’eux pourraient vivre la mienne
Avec la faim, le froid inscrits sur le visage
Et quelquefois l’extase hébétée d’un désir satisfait
Ce n’est pas moi qui ai su faire un outil de mon corps
Pour dresser dans la mémoire du monde ma statue
Une montagne, une mer ont suffi pour remplir mes poches
Dans les villes mon ombre a fui craintive dans les égouts
Et quand les promeneurs disaient avec respect :
Cette bâtisse est à un tel et ce carrosse
Est à un tel et ce jardin et cette vallée sont à un tel
Ce n’est pas mon nom que prononçaient leurs lèvres.
Mais moi qui n’ai jamais rien eu
Comment pourrait-on se souvenir de moi ?
Car pour s’en souvenir il faut palper, voir ou entendre
Et que pourrait-on voir, entendre ou palper
Sur quelqu’un qui n’a que son regard
Comme une feuille de nénuphar sur l’eau de son âme paisible.
Il y en a certes qui font des actions méritoires
Des capitaines qui conduisent des hommes au combat
Et si un seul parmi ceux-ci échappe à la mort
Il porte témoignage pour la vaillance du chef
Il y en a qui demandent des sacrifices aux foules
“Que chacun, disent-ils, fasse son devoir
Et qu’il se contente d’un salaire minime”
Ceux-là on les nomme bâtisseurs d’avenir.
Leur pouvoir est grandi non seulement des bêtes, des machines et des pierres
Mais des hommes aussi qui font partie de leur avoir.
Pour avoir une identité, il ne suffit pas
De posséder deux bras, deux jambes, deux yeux, un nez, une bouche
Il faut que quelque chose qui est en dehors de vous, vous appartienne
Une terre, une maison, une forêt, une usine
Ne serait-ce qu’une petite échoppe de cordonnier
Une écurie de courses, ce serait parfait mais il ne faut pas viser trop haut
Un troupeau de brebis ou même quelques volailles
Feraient très bien l’affaire
Car l’homme avec ses angoisses et ses soifs d’infini est si peu de choses
Que pour qu’il puisse susciter l’estime
Il doit s’adjoindre quelque bête ou quelque pierre inerte
S’entourer de l’autorité d’une grange ou d’une carrière de sable
Alors ceux qui le croisent voient autour de lui
Les murs de sa demeure, le souffle de ses buffles
Alors sa figure s’augmente de tout ce qu’il possède
Et les hommes s’en souviennent
Mais moi pour la gloire de qui
Ni bêtes, ni gens n’ont travaillé
Je suis passé sans laisser de traces
Nulle empreinte ne ressemble à celle de mon pas
Mes initiales ne sont gravées ni sur l’écorce des arbres
Ni sur les croupes du bétail.
Ah ! j’ai peut-être été entraîné dans ce passage terrestre
Comme un qui se trouve involontairement mêlé
À quelque histoire honteuse
Il valait mieux que je fusse méconnu
Que personne ne puisse dire :
“Il était comme cela !”
Non rien de particulier dans le visage
Je n’ai été ni champion de force ni chanteur, ni meneur d’hommes
Quelle chance d’être passé inaperçu
Et quand les juges chercheront les noms
Ils ne trouveront le mien ni dans les cadastres des mairies
Ni parmi les titulaires de chèques, ni parmi les porteurs de titres
Non, pas même sur une croix ou sur un morceau de pierre
Quelque part se mêlant aux blancheurs d’un ciel bas
Mes os seront pareils aux herbes arrachées.